ENDACACID

Cheikh Tidiane Dieye

Le débat sur l'intégration des pays africains dans les chaines de valeur mondiales n'est pas nouveau. Mais il a acquis un regain d'intérêt ces derniers temps, porté par la prise de conscience, au niveau politique, de la nécessité de l'industrialisation du continent comme passage obligé vers un développement durable et inclusif. Il est également soutenu par l'ouverture progressive du continent au commerce mondial, la diversification des partenaires commerciaux et l'accès à des technologies et des procédés nouveaux, à la fois pour la production, le management des entreprises et la gestion des chaines logistiques.

J'avais écrit dans un article précédent que la faiblesse de la part de l'Afrique dans les échanges commerciaux mondiaux s'explique moins en termes de quantité de ses exportations ou importations en provenance ou vers le marché mondial que de qualité de ses échanges. Les pays africains exportent, pour l'essentiel, des produits de base et importent des produits manufacturés. En 2012, les exportations africaines de produits primaires ont atteint 82 pourcent du total des exportations, contre 76 pourcent dix ans plus tôt. Ce statut historique hérité de la division du travail qui a marqué la période des colonisations est toujours en vigueur dans de nombreux pays africains. En dépit des stratégies qu'ils ont tenté de mettre en œuvre ces dernières années, ces pays ne sont pour la plupart pas parvenus à se libérer de l'étau de la spécialisation primaire. 

En effet, mis à part quelques rares succès économiques, souvent instables et réversibles, la transformation économique du continent n’a que peu profité d’une décennie d’expansion de sa croissance économique et de son commerce, comme l'indique la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA). Le fait que l’accès aux produits intermédiaires importés se soit élargi, en particulier à destination du secteur manufacturier, n’a pas suffi à inverser la désindustrialisation du continent qui a commencé, dans certains cas, depuis les années 80 suite aux programmes d'ajustement structurel et à la vague de libéralisation qui les a accompagnés. Selon les analyses récentes de la CEA, les exportations de produits intermédiaires à forte intensité en matières premières ont pris encore plus d’importance et restent la principale voie par laquelle les pays africains s’intègrent aux chaînes de valeur mondiales par des liens en aval. L'Afrique, dans son ensemble, a évolué vers une concentration accrue de son offre d’exportation dans une petite gamme de produits essentiellement primaires.

Même si beaucoup de spécialistes reconnaissent que la multiplication des chaines de valeur, et l'élargissement des possibilités de s'y intégrer, offrent aux pays africains des atouts indéniables pour s'arrimer dans de meilleures conditions au commerce mondial, il y a lieu aussi de constater que les choses semblent plus facile à dire qu'à faire. En effet, d'une part, on constate dans de nombreux secteurs que la production comme la commercialisation des produits sont contrôlées par de grandes firmes étrangères, qui opèrent dans un système plus ou moins complexe avec des ramifications internationales qu'elles maitrisent de bout en bout. D'autre part, à travers la stratégie de la fragmentation de leur production, ces sociétés transnationales se positionnent sur les parties les plus lucratives de la chaine en ne laissant que très peu d'espace aux entreprises et aux producteurs locaux.

Ceci est valable aussi bien pour le secteur manufacturier que pour le secteur agricole. Dans ce dernier, le potentiel de l'Afrique est tout simplement phénoménal. La progression des pays africains dans les chaines de valeur agricoles semble être l'un des résultats les plus accessibles. Dans de nombreuses filières agricoles qui approvisionnent en amont des chaines agro-alimentaires internationales, les pays africains sont soit individuellement, soit cumulativement, parmi les premiers producteurs mondiaux. Mais la disponibilité de la matière première sur place n'a pas permis de renforcer leur avantage. À titre d'exemple, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigéria sont de gros exportateurs de fèves de cacao, mais ils n’ajoutent que très peu de valeur à ce produit et exportent la quasi-totalité de leur production sur les marchés internationaux. Ceci est aussi valable pour le caoutchouc, le café et le coton. 

Un autre produit devenu emblématique de ce système de production et de commercialisation à l'international est la noix d'anacarde. La production africaine d'anacarde a atteint 1,4 millions de tonnes, soit environ 45 pourcent de la production mondiale. Tirée par la Côte d'Ivoire, qui est devenue le premier producteur mondial avec plus 650’000 tonnes par année, devant l'Inde, l'Afrique de l'Ouest s'est positionnée comme le marché incontournable et l'un des principaux fournisseurs de noix d'anacarde dans le monde. Les spécialistes estiment que près de 95 pourcent de la production africaine est exportée à l'état brut vers l'Inde, le Vietnam, le Brésil et d'autres pays, où elle est transformée avant d'être réexportée vers l'Europe, les États-Unis d'Amérique, le Japon, la Chine et les pays arabes entre autres. Une partie de plus en plus importante revient même sur le continent.

Jusqu’ici, les gouvernements africains n'ont pas réussi à corriger les déficiences de ce système international. Certes, on peut reconnaitre que des résultats encourageants sont notés dans certains pays grâce à des politiques industrielles et commerciales plus efficaces et coordonnées. Mais le chemin reste long. L'une des solutions sur lesquelles la plupart des spécialistes s'accordent est le développement de chaines de valeurs régionales et le renforcement de l'intégration des systèmes de production, de transformation et de distribution au sein d'une même région. En Afrique de l'Est comme en Afrique de l'Ouest, cette réalité est désormais bien comprise.

En Afrique de l'Est par exemple, le COMESA a mis en place une stratégie de développement de pôles industriels régionaux organisés autours de filières transversales. C'est le cas dans la filière du cuir, produit sur lequel cette région présente un important potentiel de production. L'ambition de la région est d'agir d'amont en aval de la chaine en passant des peaux, au cuir, aux vêtements, aux sacs et aux chaussures. En Afrique de l'Ouest, la politique industrielle commune de la CEDEAO a identifié des filières régionales prioritaires sur lesquelles elle compte mettre en place une véritable stratégie. Ces produits comprennent le coton, le beurre de karité, la mangue, l'anacarde, et le cacao.

Le développement de chaines valeur régionales s'est heurté jusqu'ici à de fortes contraintes, dont la similarité des productions des pays, la faible qualité des infrastructures, le manque de qualification professionnelle, le faible accès au financement, l'incohérence des politiques sectorielles, nationales et régionales, le niveau élevé des tarifs douaniers entre pays africains appartenant à des groupements régionaux différents, ainsi que la complexité et la multiplicité des barrières non-tarifaires. Ces contraintes ne sont pas insurmontables. Cependant, elles ne peuvent être levées sans une volonté politique forte et un leadership transformationnel qui se préoccupe non pas seulement des intérêts nationaux, mais voient au contraire la région comme une entité économique plus viable, qui mutualise et articule différents intérêts particuliers. C'est pourquoi l'adoption de politiques sectorielles communes cohérentes, à l'échelle régionale d'abord et continentale ensuite, ainsi que le renforcement des institutions régionales apparaissent comme  une priorité pour toute l'Afrique.


 

Cheikh Tidiane Dieye
Directeur exécutif, Centre Africain pour le Commerce, l’Intégration et le Développement
(Enda Cacid).

 

 

 

 

 

 

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