ENDACACID

Par  Kelvin Kajuna 

L’intégration dans l’économie mondiale exigera de l’Afrique qu’elle regarde en premier lieu vers l’intérieur : en créant des chaînes de valeur régionales efficaces, les acteurs économiques africains pourraient devenir suffisamment concurrentiels pour intégrer les chaînes de valeur mondiales. 

L’affirmation largement répandue selon laquelle la mondialisation bénéficie essentiellement aux pays développés ne devrait pas nous empêcher de prendre la mesure d’une vérité fondamentale : la mondialisation a radicalement modifié la nature du commerce international et de l’économie politique au sens large. En raison des avancées technologiques, le monde s’est rétréci et est devenu plus efficace. Les entreprises – les firmes multinationales en particulier – se sont adaptées à cet environnement, en renonçant à la production locale au profit d’une coordination des différents stades du processus de production dans divers pays et avec différents fournisseurs. Ce bouleversement des chaînes d’approvisionnement traditionnelles a donné naissance à ce que les économistes du commerce appellent des chaînes de valeur mondiales, ou CVM.

Afin d’abaisser les coûts, les entreprises multinationales ont créé des CVM en délocalisant ou en externalisant leurs activités commerciales là où elles peuvent être effectuées de la manière la plus efficiente. De telles activités comprennent la recherche et la conception, l’assemblage des pièces, ou encore le marketing et d’autres services connexes. Ce changement de lieu géographique des processus de production a offert aux pays en développement l’opportunité de s’intégrer dans l’économie mondiale. Le leader incontesté dans ce processus a été la Chine, notamment grâce à la puissance de sa main-d’œuvre et de sa production manufacturière. Les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) sont à la traîne à cet égard. Cet article jette un éclairage sur l’Afrique en particulier.

Les CVM devenant de plus en plus cruciales dans les dynamiques qui régissent le commerce et l’investissement au niveau mondial, il est impératif pour l’Afrique de participer de manière plus effective à ces chaînes de valeur pour promouvoir un développement économique durable. Les perspectives d‘une participation fructueuse aux CVM dépendront des capacités des entreprises africaines à trois niveaux : leur capacité à entrer dans les CVM, à se maintenir au sein des CVM existantes, et à évoluer vers un stade plus productif de ces chaînes de valeurs. En raison des défis systémiques que les pays africains ont à relever, le premier niveau de capacité – devenir assez compétitif pour rejoindre les CVM – demande davantage d’attention des pouvoirs publics et des conseillers en politiques. Ces défis comprennent la grande fragmentation du continent africain, le faible niveau de revenu des économies africaines, ainsi que les insuffisances générales en matière d’infrastructures

Des chaînes de valeur régionales aux chaînes de valeur mondiales.
Pour que les acteurs économiques africains puissent développer l’avantage concurrentiel nécessaire pour intégrer les CVM, ces obstacles majeurs doivent impérativement être surmontés. Cependant, comme certains auteurs le soulignent, ceci doit se faire en premier lieu au niveau régional[1]. Offrir aux entreprises l’opportunité d’opérer au travers de chaînes de valeur régionales dans divers pays africains favoriserait l’intégration régionale des marchés, ce qui en retour pourrait déclencher des processus d’amélioration. Il en résulte que ces chaînes de valeur régionales pourraient alors atteindre des standards internationaux en matière de productivité et de qualité, permettant ainsi aux acteurs économiques africains de devenir suffisamment concurrentiels pour attirer l’investissement des firmes multinationales et à terme intégrer les CVM. 

La création des chaînes de valeur régionales en Afrique dépendra d’une multitude de facteurs. Parmi ceux-ci, on trouve notamment la capacité des entreprises africaines à capitaliser sur les opportunités existantes. À titre d’exemple, le fait que 65 pourcent des terres arables du monde se trouvent en Afrique mérite une grande attention. Le développement de davantage de chaînes de valeur agricoles opérant par-delà les frontières pourrait largement contribuer à libérer ce potentiel.

Un autre facteur qui pourrait influer sur la création de chaînes de valeur régionales performantes réside dans la disponibilité de mesures et d’instruments de coopération régionale pour les acteurs économiques africains. L’existence de nombreuses communautés économiques régionales (CER) en Afrique pourrait amener à conclure que l’intégration régionale a été suffisamment réalisée, mais la réalité est toute autre. La mise en place d’accords d’intégration régionale montre certes le soutien des pouvoirs publics africains, mais ces initiatives ont jusqu’ici peu fait pour éliminer les obstacles entre les marchés africains et accroître le commerce intra-régional sur le continent. Comme le souligne Trudi Hartzenberg, la directrice exécutive de TRALAC (Trade Law Centre for Southern Africa), les CER sont d’une importance capitale si l’Afrique souhaite échapper à cette caractérisation systématique : un continent de « petits pays, de petites économies et de petits marchés »[2].

Le rôle clé de la ZLE tripartite pour la création de chaînes de valeur concurrentielles
L’année 2015 marque, pour le continent africain, une étape d’une importance considérable en termes d’intégration régionale. En juin, en l’espace d’environ une semaine, le continent a vu la signature d’un accord relatif à la Zone de libre-échange tripartite (ZLET) et le lancement des négociations en vue de l’établissement de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC). Une fois l’accord ratifié par le nombre requis d’États membres, la ZLET sera la zone de libre-échange la plus vaste en Afrique, s’étendant sur trois des communautés économiques régionales (CER) existantes. Les trois CER concernées sont le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). La ZLEC est quant à elle encore plus ambitieuse que la ZLET, puisqu’elle envisage une zone de libre-échange regroupant toutes les nations de l’Union africaine (UA).

La Zone de libre-échange tripartite (ZLET) et la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) révèlent toutes deux la tendance des pays africains à vouloir rivaliser avec des accords méga-régionaux tels que le Partenariat trans-Pacifique (TPP) et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP). Ces deux initiatives pourraient s’avérer déterminantes pour stimuler la mise en place de chaînes de valeur régionales performantes en Afrique, ce qui aiderait les acteurs économiques africains à renforcer leur compétitivité et à s’intégrer dans les CVM. Une entrée en vigueur rapide de la ZLEC étant peu probable, en raison de l’ampleur de cette initiative, c’est sur la ZLET que l’attention devrait davantage se focaliser pour le moment. D’ailleurs, certains soulignent que la mise en œuvre et le succès de la ZLET influeront de manière significative sur la probabilité de voir la ZLEC se matérialiser[3].

Une analyse de l’accord relatif à la ZLET offre des perspectives divergentes. D’une part, dans le contexte africain, il est louable que l’accord reconnaisse que la libéralisation des échanges ne peut constituer l’unique élément, ou l’élément le plus central, d’une zone de libre-échange. En plus des engagements de libéralisation des échanges, l’accord prend en compte, entre autres, les règles d’origine, les obstacles non-tarifaires et la facilitation des échanges. Des améliorations de ces dispositions sont néanmoins possibles et les États membres devraient les examiner davantage à mesure de l’avancée vers la ratification de l’accord relatif à la ZLET.

Règles d’origine
Les règles d’origine dictent la façon dont les pays déterminent la nationalité économique des produits importés, et donc les droits qui leur sont imposés. L’OMC énonce des disciplines relatives aux règles d’origine dans l’Accord sur les règles d’origine. L’avènement de la mondialisation et des CVM a rendu les règles d’origine particulièrement pertinentes car l’origine d’un produit peut à présent être aisément et légitimement contestée. Comme mentionné plus haut, la délocalisation ou l’externalisation de la production de biens et des services peut donner à ces intrants plusieurs nationalités ou origines. La création de chaînes de valeur régionales en Afrique nécessite donc une prise en considération attentive des règles d’origine. En outre, la ZLET doit tenir compte du fait que les règles d’origine pourraient entraîner un « protectionnisme caché ». En d’autres termes, des règles d’origine qui excluent les exportateurs extérieurs du traitement préférentiel conféré par la ZLET pourraient effectivement limiter l’accès au marché pour ces exportateurs.[4] En conséquence, empêcher les acteurs économiques régionaux de s’approvisionner en intrants bon marché à l’extérieur de la zone de libre-échange pourrait restreindre leur capacité à devenir suffisamment concurrentiels pour intégrer les chaînes de valeur mondiales.  


Facilitation des échanges et obstacles non-tarifaires
Parmi les obstacles au commerce intra-régional les plus cités, on trouve notamment les pertes excessives de temps et d’argent résultant de l’inefficacité de la circulation des marchandises entre les pays. Par exemple, il y a une relation directement proportionnelle entre la durée de transit des marchandises et les coûts de transport, ce qui dissuade les entreprises de rechercher un accès à d’autres marchés. Pour créer des chaînes de valeur régionales performantes en Afrique, il est donc crucial de maximiser l’efficience du commerce transfrontalier. La facilitation des échanges et du transport offrent des mesures préventives et correctives pour remédier à ce grave problème typiquement africain.

L’accord relatif à la Zone de libre-échange tripartite (ZLET) contient des dispositions qui tracent le contour des programmes et des stratégies sur lesquels les États membres devraient s’engager en matière de transport et de facilitation des échanges[5]. Cependant, même préalablement à la signature de cet accord, ces trois CER (SADC, COMESA et EAC) avaient entrepris une harmonisation de certains programmes afin d’atténuer les défis associés à la conduite des affaires au sein et entre ces régions. Ces programmes comprennent, par exemple, un mécanisme pour surveiller, signaler et supprimer les obstacles non-tarifaires, ainsi que la mise en œuvre de procédures aux frontières plus rationalisées, sous forme de postes frontières uniques[6]. Une brève discussion de ces mesures est présentée ci-dessous, ainsi que des recommandations sur les voies et moyens pour les réformer.

Le mécanisme des obstacles non-tarifaires
Le mécanisme des obstacles non-tarrifaires (ONT) est un processus interactif qui permet de surveiller et de rendre compte des ONT afin d’en accélérer la résolution. Les principaux obstacles signalés par le biais de ce mécanisme sont les suivants : des procédures douanières et administratives pesantes et inefficaces, des réglementations du transport non-harmonisées, des redevances de transit prohibitives et la corruption flagrante aux barrages routiers. En dépit de succès importants depuis son lancement, ce mécanisme sur les ONT aurait tout à gagner d’une révision régulière de ses processus et d’un examen attentif des mécanismes similaires mis en œuvre par d’autres régions ou pays. La récente plateforme Alerte aux obstacles au commerce (AOC) mise en place par la Côte d’Ivoire (avec l’aide du Centre du commerce international et de l’UE) est un programme de ce type, dont le mécanisme sur les ONT pourrait tirer des apprentissages. L’AOC est une plateforme Internet qui a recours à un système d’alerte, basé sur des notifications par e-mail, pour faire face au besoin de transparence et de responsabilité entre exportateurs et importateurs.

Postes frontières uniques
Les postes frontières uniques visent à garantir que les véhicules ne s’arrêtent qu’une seule fois à la frontière, ce qui signifie donc qu’ils entrent et sortent d’un pays à l’autre simultanément. Il est prévu que les gardes-frontières combinent leurs ressources et leurs compétences pour être plus efficaces et lutter contre la fraude systémique. On peut dire que le poste frontière unique le plus connu est le poste de Chirundu entre le Zimbabwe et la Zambie. Les gains économiques d’un tel programme sont manifestes, en particulier concernant les temps d’attente pour le trafic commercial, la durée du processus de dédouanement ayant été réduite de 3-5 jours à moins d’une journée. Au vu d’une telle réussite, il est donc surprenant que les gouvernements de la région COMESA-SADC-CAE tardent à généraliser les postes frontières uniques. Les États membres de la ZLET doivent accorder davantage d’importance à la mise en place d’un plus grand nombre de postes frontières uniques, non seulement pour l’objectif à court terme de faciliter le trafic et d’accroître l’efficience, mais aussi dans le but plus général de créer un environnement plus favorable au développement de chaînes de valeur régionales. 

Conclusion
En dépit de la hausse du PIB en Afrique, le continent connaît des niveaux de pauvreté extrême et un climat politique volatile. Bien que n’étant aucunement la panacée à ces crises systémiques, le commerce et les investissements internationaux offrent aux pays africains la possibilité d’avancer vers la réalisation de leur plein potentiel économique. Pour mieux s’intégrer au sein des réseaux de l’économie mondiale, il faudra toutefois en premier lieu exploiter le potentiel des chaînes de valeur régionales à travers le continent. Comme décrit plus haut, les accords commerciaux régionaux fournissent le mécanisme le plus prometteur en vue de la réalisation de l’intégration régionale africaine. Toutefois, comme c’est généralement le cas avec ce type d’accords, la volonté politique reste une pierre d’achoppement persistante. À l’heure de faire de ces zones de libre-échange ambitieuses une réalité, de sorte que la ZLEC et la ZLET se matérialisent dans les faits, les dirigeants africains détiennent donc le pouvoir ultime.

Cet article a été sélectionné dans le cadre du concours de rédaction TDS Bridges, auquel plus d’une centaine d’étudiants ont participé.


 

  1. Draper, Peter et al. “The Potential of ACP Countries to Participate in Global and Regional Value Chains: A Mapping of Issues and Challenges.” SAIIA Research Report 19 – Economic Diplomacy Programme. (2015): 10-13. 
  2. Hatzenberg, Trudi. “Regional Integration in Africa.” Staff Working Paper: World Trade Organization Economic Research and Statistics Division. (2011): 2-5.
  3. Hartzenberg, Trudi et al. The Tripartite Free Trade Area: Towards a New African Integration Paradigm? Stellenbosch: Trade Law Centre for Southern Africa & Swedish International Development Cooperation Agency, 2012. 4-5. 
  4. Abreu, Maria Donner. “Preferential Rules of Origin in Regional Trade Agreements.” Staff Working Paper: World Trade Organization Economic Research and Statistics Division. (2013): 5-6.
  5. Article 14 et Annexe 3 de l’Accord sur la zone de libre-échange tripartite. 
  6. Pearson, Mark. “Trade facilitation in the COMESA- CAE-SADC Tripartite Free Trade Area” The Tripartite Free Trade Area: Towards a New African Integration Paradigm? Ed. Trudi Hartzenberg. Stellenbosch: Trade Law

Kelvin Kajuna
Étudiant, Bachelor en droit,
University of the Witwatersrand,
Johannesburg, Afrique du Sud.

 

 

 

 

 

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