ENDACACID


PASSERELLES VOLUME 17, NUMÉRO 7 – SEPTEMBRE 2016 


 

 

Florencia Rubiolo

 

En quête de ressources naturelles, de marchés pour leurs produits et d’opportunités d’investissement, les économies émergentes d’Asie du Sud-Est se font de plus en plus présentes sur le continent africain. Quels sont les tenants et aboutissants de ce rapprochement?


Depuis le début du 21
ème siècle, l’Afrique se trouve au cœur des débats sur le rôle des économies émergentes dans le Sud. Le continent a également connu en parallèle une période de croissance économique, bien que cette tendance générale ne s’étende pas à tous les pays du continent en raison de certaines disparités de croissance entre eux.

Dans ce contexte de croissance économique en Afrique, l’émergence de nouveaux partenaires internationaux mérite une attention particulière. La présence pas si émergente de la Chine au sein de différentes économies africaines est devenue une caractéristique notable de toute analyse économique s’intéressant au continent et au renouveau de ses relations avec l’Asie. Beijing a mis en œuvre une politique étrangère volontariste en direction des pays riches en ressources, et a su développer des relations commerciales dynamiques, en échangeant ces ressources naturelles (pétrole principalement, mais également métaux, minerai de fer et bois) contre des produits manufacturés chinois. Les entreprises chinoises se sont également lancées dans d’importants projets d’investissement direct à l’étranger (IDE), principalement dirigés vers le secteur pétrolier. D’après le rapport 2016 sur l’investissement dans le monde de la CNUCED, le stock d’IDE de la Chine en Afrique a plus que triplé entre 2009 et 2014, passant de 3,6 à 13,3 milliards US$. En 2014, les principales économies d’accueil étaient les pays exportateurs de combustible et de minerai : la République démocratique du Congo, le Soudan et la Zambie. Malgré la chute des prix du pétrole, les flux d’IDE de la Chine vers l’Afrique devraient augmenter en 2016, tout comme les flux commerciaux.

Bien que la Chine soit, pour l’Afrique, le principal partenaire commercial et la source la plus importante d’IDE parmi les pays en développement, d’autres pays et régions d’Asie sont en train de devenir des acteurs importants sur le continent africain. Les économies d’Asie du Sud-Est en font partie et s’efforcent d’accroître leur présence dans différents secteurs économiques dans le cadre de diverses stratégies et pratiques diplomatiques.
 

Le commerce et l’investissement des économies d’Asie du Sud-Est en Afrique
Les liens diplomatiques entre l’Afrique et l’Asie du Sud-Est ont par le passé été sporadiques et erratiques. Le seul pays de la région à avoir conservé des liens relativement étroits avec certains pays africains dans les décennies qui ont suivi l’indépendance a été l’Indonésie. Aujourd’hui, le commerce a pris de l’ampleur, les principaux partenaires commerciaux de l’ASEAN en Afrique étant l’Égypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud, grâce aux taux de croissance des pays émergents dans les deux régions[1].

Parmi les économies d’Asie du Sud-Est, celles qui affichent une présence croissante en Afrique sont l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande. Le commerce est au cœur de ces relations, la Thaïlande et Singapour étant les principaux partenaires commerciaux au sein de la région. D’après les statistiques Comtrade des Nations Unies pour 2015, les principaux marchés d’exportation de Singapour en Afrique étaient le Liberia et l’Afrique du Sud, tandis que pour la Thaïlande, il s’agissait de l’Égypte et de l’Afrique du Sud. Les exportations des pays d’Asie du Sud-Est vers l’Afrique se composent principalement de véhicules et pièces détachées, d’équipements électroniques, de pétrole, de produits chimiques, de caoutchouc, de riz et de métaux.

Il convient de souligner que les pays africains les plus riches sont en train de devenir un débouché important pour les économies d’Asie du Sud-Est en quête de nouveaux marchés d’exportation. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les deux principaux destinataires de ces exportations et jouent un rôle croissant dans la stratégie commerciale des pays du Sud-Est asiatique. La reconnaissance par la Thaïlande de l’Afrique du Sud en tant que partenaire stratégique et point d’entrée vers l’Afrique australe l’indique clairement. Les liens de l’Indonésie avec le Nigeria – notamment la visite présidentielle de 2013, la signature d’un protocole d’accord pour la coopération bilatérale en 2010 et la création de l’Africa Trade Association – ont également pour but d’ouvrir de nouveaux marchés pour les exportations asiatiques en Afrique.

En ce qui concerne les importations des économies d’Asie du Sud-Est, les principales destinations des produits africains en 2014 étaient l’Indonésie (4,6 milliards US$) et la Thaïlande (3,7 milliards US$). L’Afrique du Sud et le Nigeria étaient les principaux marchés d’origine, suivis de l’Algérie et de l’Angola. En 2014, le Nigeria était le premier exportateur africain vers l’Asie du Sud-Est, avec un total de 5,6 milliards US$. L’Afrique du Sud occupait la seconde place loin derrière, avec 2,5 milliards US$ d’exportations. L’Indonésie et la Thaïlande étaient les deux premières destinations du Nigeria dans le Sud-Est asiatique. La place du Nigeria en tant que principal exportateur africain vers l’Asie du Sud-Est est directement liée aux exportations de pétrole. Plus de 90 pourcent des exportations nigérianes en direction de l’Indonésie et de la Thaïlande se composent de pétrole, brut ou raffiné, ou de gaz de pétrole.

Les pays asiatiques tels que l’Indonésie ou la Thaïlande sont notamment devenus de nouvelles destinations du pétrole nigérian après 2011-12, lorsque les exportations vers les États-Unis ont chuté, passant de 21,7 milliards US$ en 2011 à 2,5 milliards US$ en 2014. Dans ce contexte, les marchés d’Asie du Sud-Est ont confirmé leur place en tant que partenaires commerciaux émergents de la première économie africaine. Cette tendance se renforcera probablement dans les années à venir, notamment en raison d’une demande croissante d’énergie des pays asiatiques et d’un environnement toujours instable dans les principales régions exportatrices de pétrole, notamment au Moyen-Orient.

Les investissements sont également en train de devenir un aspect important des relations bilatérales entre l’Afrique et l’Asie du Sud-Est. Le principal investisseur asiatique en Afrique en 2011 était la Malaisie, devant les investissements chinois et indiens. Le stock malaisien d’IDE en Afrique s’élevait à 19 milliards US$ en 2011, couvrant un large éventail de secteurs économiques dans différentes parties du continent. La principale destination du stock d’IDE malaisien et singapourien en Afrique – Singapour étant un autre investisseur important – est le secteur financier, avec Maurice comme principal partenaire. L’île est devenue la troisième destination de l’IDE malaisien, les entreprises y bénéficiant d’un environnement fiscal particulièrement avantageux.

En dehors de cette activité spéculative, les investissements malaisiens couvrent différents secteurs, l’industrie pétrolière étant le principal secteur productif. Parmi les entreprises présentes sur le continent, Petronas occupe une place centrale. La société pétrolière publique possède des investissements significatifs au Soudan et au Sud-Soudan ainsi qu’une raffinerie à Durban en Afrique du Sud.

Un autre secteur attirant l’investissement des entreprises malaisiennes et singapouriennes est l’industrie de l’huile de palme. Cette huile est originaire d’Afrique et son marché est en train de se développer au sein du continent, alors que la production diminue en raison de l’absence d’investissement et d’infrastructures dans le secteur. Dans ces conditions, certains gouvernements d’Afrique de l’Ouest – la principale région de plantations de palmiers à huile du continent – ont offert des opportunités attractives d’investissement, levant certaines restrictions sur les concessions foncières et allégeant les conditions en matière d’emploi et d’environnement.

La première initiative de ce genre a été celle de la joint-venture singapourienne Nauvu Investissement (Wilmar & Olam) en 2007 en Côte d’Ivoire. La présence des deux sociétés s’est ensuite étendue au Ghana, au Nigeria et au Gabon. De la même manière, Sime Darby – la société malaisienne d’huile de palme mondialement connue – a signé en 2009 un contrat de concession avec le gouvernement libérien octroyant à la société 220 000 hectares de terres dans le cadre d’un bail de 63 ans pour la création de plantations de palmiers à huile et d'hévéas. Ce type d’investissement émergent continuera certainement à se multiplier dans toute la région, en raison d’un contexte africain favorable (droits réduits d’exportation vers l’Europe, faibles coûts fonciers, main d’œuvre peu coûteuse et moins réglementée, importantes plantations de palmiers à huile et augmentation de la demande).

L’Indonésie est également en train d’accroître sa présence sur le continent dans le cadre d’investissements d’entreprises nationales et de joint-ventures, principalement concentrés au Nigeria. Plusieurs sociétés indonésiennes ont investi au Nigeria, notamment dans le secteur des ressources naturelles, mais également dans la distribution et la commercialisation de produits indonésiens, tels que le papier, les produits pharmaceutiques, les équipements électronique, l’équipement ménager, les boissons et les produits alimentaires.

Dans le cadre d’une joint-venture avec des capitaux nigériens et britanniques, Bakrie Delano Africa, le groupe indonésien Bakrie a signé en 2011 un protocole d’accord avec le gouvernement nigérien pour près d’un milliard de dollars d’investissements dans le pays. Une grande partie de ce montant est destiné au secteur de l’huile de palme et à des plantations d’hévéas.

Jusqu’à présent, les investissements en provenance d’Asie du Sud-Est vers le continent africain répondaient à deux grands objectifs : développer de nouvelles sources pour répondre à la demande croissante de ressources naturelles (pétrole brut et huile de palme) et trouver de nouveaux débouchés pour leurs produits (produits manufacturés principalement). Un troisième objectif est en train d’apparaître : élargir les opportunités d’investissement des entreprises en croissance du Sud-Est asiatique, objectif soutenu par l’État notamment par le biais d’une politique étrangère active en Afrique. Ce dernier objectif semble particulièrement important dans le cas de la Malaisie.
 

Potentiel, perspectives et défis
Que ce soit en termes de commerce ou d’investissement, il existe encore de nombreux domaines à explorer et à développer au niveau interrégional. Les télécommunications et les technologies de l’information restent des secteurs sous-développés sur le continent et constituent une opportunité intéressante pour les investisseurs asiatiques. Le Kenya et le Rwanda sont en train de devenir les plateformes technologiques de l’Afrique de l’Est et ont commencé à susciter l’intérêt de Singapour par le biais de l’agence gouvernementale International Enterprise (IE), qui cherche à développer les relations entre les entreprises africaines et singapouriennes. L’engagement économique de Singapour en Afrique de l’Est s’est accru au cours de la dernière décennie, en se concentrant sur le potentiel de la région dans les secteurs suivants : services gaziers et pétroliers, transports et logistique, renforcement des capacités du secteur public, agro-alimentaire, technologie et éducation.

Les infrastructures sont également un secteur sous-développé en Afrique, qui offre aux investisseurs d’Asie du Sud-Est un large éventail d’opportunités. L’investissement dans les secteurs et services d’infrastructures – tels que l’énergie, les transports, les systèmes de communication, l’assainissement et le logement – est essentiel pour le développement africain, car l’absence d’infrastructures adaptées dans une grande partie de l’Afrique freine la croissance économique et pèse sur la productivité des entreprises. L’Afrique est en effet la région ayant les plus faibles niveaux de productivité dans le monde. Plus de 50 pourcent des routes africaines ne sont pas goudronnées, privant des millions de personnes d’un accès à l’éducation, aux services de santé, aux corridors économique et aux centres commerciaux. Cet état de fait pénalise le commerce intra-africain, qui pourrait être dynamisé par une amélioration des infrastructures de transport et la réduction consécutive des coûts de logistique, ce qui favoriserait les opportunités de développement du secteur privé et génèrerait en retour un environnement d’investissement plus fiable.

Le rôle de l’investissement étranger dans ces secteurs pourrait donc s’avérer très avantageux pour les économies africaines en termes de développement économique. Singapour est le pays d’Asie du Sud-Est qui se classe en tête des projets d’investissement dans ce domaine. La République démocratique du Congo, le Gabon, le Ghana, le Kenya et le Rwanda figurent parmi les pays dans lesquels des sociétés d’urbanisation singapouriennes – comme par exemple Surbana – ont obtenu des contrats pour investir dans les infrastructures urbaines.

La finance islamique et l’industrie halal sont également des aspects traditionnels des relations extérieures de la Malaisie, et dans une moindre mesure, de l’Indonésie. Avec un pourcentage important de la population musulmane mondiale (environ 35 pourcent), la classe moyenne qui croît le plus vite au monde et les perspectives les plus élevées de croissance de la population sur les 30 prochaines années, l’Afrique offre aujourd’hui de nouveaux horizons prometteurs à la finance islamique et aux produits halal. En raison de la croissance de sa population, l’Égypte constitue le principal marché de produits alimentaires halal au sein du continent, suivie du Nigeria. Les autres marchés potentiels sont le Burkina Faso, la Guinée, le Mali, le Niger et le Sénégal, qui sont tous des pays à majorité musulmane.

Les initiatives et les approches présentées ci-dessus ne sont qu’un aperçu d’un ensemble de relations émergentes et en constante évolution dans un contexte international en pleine mutation. Le rapprochement entre les pays du Sud-Est asiatique et l’Afrique pourrait fort bien soutenir le développement du continent grâce à des liens bilatéraux moins asymétriques que ceux existant avec les pays d’Europe occidentale, les États-Unis et la Chine. La présence croissante d’entreprises, d’investissements et de prêts provenant d’Asie du Sud-Est est prometteuse, tout comme le sont les perspectives pour l’avenir.

Cependant, certaines tendances pourraient conduire à la reproduction de la dépendance et des asymétries qui caractérisent déjà les relations économiques de l’Afrique avec d’autres partenaires, tout en contribuant également au creusement des inégalités au sein du continent, entravant ainsi son cheminement vers un développement durable et inclusif. En termes de commerce bilatéral, les exportations africaines vers l’Asie du Sud-Est sont de plus en plus concentrées sur les matières premières, et notamment sur le pétrole brut. Cette tendance a des conséquences profondes : elle reproduit des relations commerciales fondées sur le secteur extractif, comme c’est déjà le cas entre l’Afrique et ses partenaires développés, et accroît donc la dépendance africaine envers les exportations de matières premières, qui sont plus vulnérables aux changements extérieurs liés par exemple aux cours mondiaux. À cet égard, la chute des prix du pétrole de ces dernières années est devenue un problème majeur pour les pays producteurs de pétrole, qui se doivent désormais de relever ce défi en étudiant les possibilités de diversification en matière d’exportations et d’investissement.

En ce qui concerne les investissements, bien qu’on observe un intérêt croissant de la part des entreprises du Sud-Est asiatique à l’égard des opportunités offertes par l’Afrique, les volumes d’IDE restent faibles. Les principales raisons en sont les suivantes : (1) les limitations technologiques auxquelles font encore face certaines sociétés asiatiques en matière d’activités industrielles complexes et de services sophistiqués (tels que le développement d’infrastructures, les communications, les services bancaires destinés aux commerçants ou les médias), (2) les différentes barrières que les investisseurs asiatiques doivent surmonter en Afrique (culture, coût de l’information et des transactions, connaissance du marché), (3) la tendance de l’IDE asiatique à rester principalement intrarégional, les investisseurs recherchant des opportunités d’investissement plus proches géographiquement, (4) le fait que l’IDE de recherche de débouchés est la forme la plus courante d’investissement direct et que l’Afrique ne possède généralement pas les types de marché vers lesquels les entreprises asiatiques sont orientées et (5) les restrictions pesant sur l’IDE en raison du cadre réglementaire des pays d’accueil comme des pays d’origine.

À titre de remarque finale, il est certainement possible de penser que la présence des économies d’Asie du Sud-Est en Afrique pourrait complémenter l’engagement d’autres partenaires dans le cadre d’une stratégie globale de développement sur le continent. Mais au vu des chiffres réels, il semble qu’à moins qu’un consensus régional apparaisse dans les pays africains sur la redistribution des bénéfices et retombées, il est très probable que ces relations contribueront également à renforcer les inégalités économiques au sein du continent et accentuer l’asymétrie entre les pays africains et leurs partenaires du Sud-Est asiatique.


 

 

Auteure : Florencia Rubiolo, Chargée de recherches au sein du Conseil national de recherches scientifiques et techniques (CONICET) et directrice de projet de recherche à l’Universidad Siglo 21 de Córdoba, en Argentine

 

 


 

 

[1] Certains des points de vue et idées évoqués dans cet article sont développés sur la base de l’article suivant : Rubiolo, Florencia, « Emergents in the African scenario: A South-South approach to Southeast Asia diplomatic and trade initiatives in the continent », Brazilian Journal of International Relations 5, n°1 (Jan/Apr. 2016) 

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