ENDACACID


PASSERELLES VOLUME 17, NUMÉRO 7 – SEPTEMBRE 2016


 

Memory Dube

 

À l’heure où le processus d’intégration régionale s’accélère sur le continent africain, l’engagement économique croissant des pays émergents en Afrique favorise-t-il cette intégration? 


Après 2009, suite à la crise économique mondiale, l’Afrique a connu une intensification de ses relations commerciales et économiques avec les pays émergents. Cette tendance est en partie le résultat du ralentissement économique dans le monde développé et du fait que les économies émergentes, et notamment la Chine, ont protégé les économies africaines pendant la crise en offrant de manière opportune de nouveaux marchés d’exportation qui ont atténué les effets de la crise. Bien que ces liens économiques connaissaient déjà un développement régulier depuis 2000, l’année 2009 marque un net point d’inflexion dans les échanges entre les économies émergentes et l’Afrique, notamment en ce qui concerne la Chine et de l’Inde[1].

Cette évolution s’est également produite au cours d’une période d’amplification du discours d’intégration régionale en Afrique. En 2008, le Marché commun de l'Afrique orientale et australe, la Communauté d'Afrique de l'Est et Communauté de développement d'Afrique australe avaient ainsi convenu de négocier la Zone de libre-échange tripartite, qui a été signée en juin 2015. Dans le même temps, en février 2016, des négociations ont été lancées en vue de la création d’une zone de libre-échange continentale (ZLEC), avec une mise en place envisagée d’ici 2017. On s’attend à ce que ces deux accords apportent le cadre juridique et politique permettant de soutenir et dynamiser le commerce intra-africain.

Si les relations économiques de l’Afrique avec les pays européens ont connu un certain nombre de changements au fil des années, leurs caractéristiques sont bien connues. Les relations économiques entre l’Afrique et les économies émergentes s’inscrivent quant à elles dans un cadre qui reste fluide et évolutif, offrant par conséquent une importante marge de manœuvre pour soutenir et influencer le programme d’intégration régionale en Afrique.
 

Contexte et historique

Les relations entre l’Afrique et les économies émergentes se développent dans un contexte géopolitique mondial en pleine évolution, dans lequel le continent est également devenu un théâtre d'affrontement des influences économiques en provenance d’Orient et d’Occident, comme en témoigne la myriade de forums « africains » organisés par les principales économies développées et émergentes désireuses de renforcer leurs liens économiques et politiques avec l’Afrique.

En matière de commerce, il est nécessaire de tenir compte des négociations avec l’UE sur les Accords de partenariat économique (APE) et du renouvellement de la loi américaine African Growth and Opportunity Act(AGOA). Si les APE sont des accords réciproques de libre-échange, l’AGOA est un régime de préférences commerciales, bien que tout semble indiquer que ce récent renouvellement sera le dernier. La Chine et l’Inde offrent également des régimes commerciaux préférentiels aux pays africains dans le cadre du Système généralisé de préférences (SGP) en accordant aux pays les moins avancés un accès en franchise de droits et sans contingent à leurs marchés.

Ces évolutions doivent également être considérées dans le contexte d’une architecture du commerce international en pleine transformation, caractérisée par le développement et la diffusion de chaînes de valeur mondiales (CVM) ainsi que par l’émergence d’accords dits « méga-régionaux », tels que le Partenariat transpacifique (PTP, ou TPP en anglais) ou le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (PTCI, ou TTIP en anglais).

Ces évolutions se produisent également au moment où l’Afrique, malgré la fin du super-cycle mondial des matières premières, connaît encore un niveau de croissance significatif et reste une destination d’investissement attrayante, en plus d’offrir un important marché de consommation. Son potentiel de croissance reste toutefois limité par un certain nombre de facteurs, dont notamment le manque de diversification des économies africaines, la faiblesse et l’insuffisance des infrastructures (matérielles et immatérielles) et les carences persistantes du côté de l’offre, qui limitent fortement la capacité des pays africains à produire et livrer des biens et services sur les marchés nationaux, régionaux et internationaux.

À une époque où les CVM sont devenues la norme, cette situation a d’importantes conséquences pour l’intégration régionale en Afrique, et surtout, pour son potentiel de croissance future. La principale préoccupation de l’Afrique, y compris en termes d’intégration régionale, porte donc principalement sur l’industrialisation et le développement des infrastructures, avec pour objectif d’encourager la transformation structurelle des économies africaines, de garantir la compétitivité des produits africains, de développer le commerce intra-régional et de faciliter l’intégration aux CVM. Le discours sur l’intégration régionale, qui s’est intensifié ces dernières années, englobe tout ce qui précède.
 

Les économies émergentes et l’intégration régionale en Afrique

Il convient tout d’abord de souligner que l’influence des économies émergentes sur l’intégration régionale en Afrique ne résulte pas d’une intervention voulue et ciblée. Elle réside plutôt dans ce que l’on peut percevoir, en tant qu’observateur, en faisant des connexions et en établissant des liens entre les interventions en matière de commerce, d’investissement et de développement, lorsque ces interventions ont des implications régionales. Cela est bien entendu différent des déclarations ou discours entendus dans le cadre de forums, où les engagements en matière d’intégration régionale sont formulés sans référence précise à des projets particuliers. Dans leurs relations économiques avec leurs partenaires africains, les économies émergentes ont tendance à avoir une approche bilatérale et axée sur des projets particuliers, ce qui semble, à première vue, ne pas directement toucher à l’intégration régionale.

De leur côté, les partenaires « traditionnels » de l’Afrique (les pays de l’UE principalement) ont soutenu de longue date les efforts d’intégration régionale sur le continent dans le cadre de l’aide au développement liée au commerce, avec des structures d’assistance technique et des initiatives de renforcement des capacités bien établies.

Si l’on examine le rôle actuel des économies émergentes en matière d’intégration régionale, trois grands domaines peuvent être considérés : le commerce, l’investissement et l’aide au développement. En premier lieu, les échanges commerciaux entre l’Afrique et les économies émergentes restent significatifs. La Chine est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Afrique, malgré une baisse de 21 pourcent en 2015, et les échanges entre l’Inde et l’Afrique sont également soutenus[2]. Les autres économies émergentes ayant des liens commerciaux significatifs avec l’Afrique comprennent l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud, la Turquie et les Émirats arabes unis.

En second lieu, pour ce qui est de l’investissement, bien que les partenaires traditionnels restent les principaux investisseurs en Afrique, trois économies émergentes se classent parmi les dix premiers : la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud[3]. Les économies émergentes sont donc une importante source d’investissement direct à l’étranger (IDE) pour l’Afrique, bien que les pays riches en ressources – sur lesquels cet investissement se concentre – se taillent toujours la part du lion.

En troisième lieu, les économies émergentes sont également très impliquées en Afrique par le biais d’initiatives d’aide au développement, dont la portée et la couverture se sont aussi développées au fil des années. L’aide au développement en provenance des économies émergentes, et notamment de Chine et d’Inde, tend à s’inscrire dans le cadre d’ensembles d’initiatives groupées en matière d’aide, de commerce et d’investissement, ce qui la rend difficile à distinguer. Il s’agit d’une approche stratégique qui répond aux intérêts économiques nationaux propres des économies émergentes en Afrique, comme l’illustre notamment le modèle « angolais » de la Chine. Il est possible que cet aspect soit moins marqué dans le cas d’autres économies émergentes.

Comme déjà mentionné, les économies émergentes n’ont jusque-là pas abordé la question de l’intégration régionale en Afrique par le biais d’une approche institutionnalisée, à la différence des partenaires traditionnels qui ont mis en place et utilisé divers véhicules pour favoriser l’intégration régionale et d’autres objectifs. Toute référence à un programme « africain » institutionnalisé pourrait tout au plus concerner l’initiative sud-africaine du cinquième sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à Durban en 2013. En sa qualité de pays d’accueil, l’Afrique du Sud avait placé les relations BRICS-Afrique au cœur du sommet, qui s’était tenu sous le thème « Les BRICS et l’Afrique : un partenariat pour le développement, l’intégration et l’industrialisation ». Les dirigeants des BRICS s’étaient également réunis avec les dirigeants africains à l’issue du sommet, une occasion pour les deux parties d’entamer un dialogue au-delà du niveau bilatéral.

L’un des principaux résultats du sommet avait été l’engagement de créer la BRICS Development Bank, désormais appelée Nouvelle banque de développement (NBD). La NBD est en cours d’établissement et pourrait jouer un rôle très important dans l’intégration régionale en Afrique, en venant combler certains déficits de financement du développement des infrastructures et d’autres priorités du continent.

Il existe une marge d’évolution évidente dans la manière dont les économies émergentes définissent leurs relations économiques avec l’Afrique. Les paramètres de leur engagement futur ne sont pas encore fixés et il est dans l’intérêt de l’Afrique de contribuer à leur façonnement. La réponse africaine aux économies émergentes a été discrète en termes de stratégie, les pays africains étant plus soucieux de leurs propres relations avec leurs partenaires émergents. Alors que l’industrialisation et le développement des infrastructures prennent souvent la priorité au niveau national et régional, il existe un besoin d’harmonisation de l’engagement des différentes économies émergentes en Afrique et de réponse stratégique de la part des pays africains.

Cela doit toutefois s’effectuer de manière à satisfaire trois grands objectifs pour l’Afrique : réduire les barrières au commerce et faciliter les échanges intra-régionaux, soutenir la transformation structurelle des économies africaines, à travers notamment une meilleure intégration et une plus grande participation aux CVM, et élargir non seulement le panier des produits d’exportation, mais également les moyens de production, ce pour quoi le développement des infrastructures est essentiel.

Pour y parvenir, l’approche d’intégration régionale principalement axée sur l’accès aux marchés doit évoluer pour se concentrer également sur les questions réglementaires « intra-frontalières ». Cela est d’autant plus important que les pays africains sont en concurrence pour attirer l’investissement dans un monde de CVM et d’accords commerciaux méga-régionaux. L’environnement du commerce a tellement changé que toute participation active à l’économie mondiale exige que les pays soient intégrés aux CVM. La facilitation de cette participation passe par de multiples aspects, tels que le développement des infrastructures, l’industrialisation, les régimes d’investissement et la facilitation des échanges, pour n’en citer que quelques-uns. Cela rappelle les initiatives méga-régionales menées par les États-Unis et l’UE, le TPP et le TTIP, et les principaux éléments de ces négociations. S’il est compréhensible que les pays africains soient réticents à s’engager sur des questions telles que la propriété intellectuelle, l’investissement, les marchés publics et quantité d’autres questions réglementaires « intra-frontalières » négociées dans le cadre de ces initiatives méga-régionales, il s’avère que ces questions sont celles qui détermineront en partie l’attrait de l’Afrique en tant que destination d’investissement et sa capacité à s’intégrer aux CVM.
 

S’appuyer sur les économies émergentes pour réaliser l’intégration régionale

Pour tirer parti de l’engagement des économies émergentes sur le continent en vue de renforcer l’intégration régionale, l’Afrique peut s’appuyer sur une approche à trois volets :

  • une stratégie africaine d’intégration régionale accompagnée de certaines priorités, telles que le développement des infrastructures et l’industrialisation ;

  • une approche et une réponse stratégique commune des pays africains aux économies émergentes et à leur engagement sur le continent ;

  • une reconnaissance complète du rôle joué par les partenaires traditionnels de l’Afrique dans l’intégration régionale, de façon à créer des opportunités de synergies.

L’intégration régionale n’est pas un phénomène nouveau en Afrique, à la différence du sujet des économies émergentes et de leur engagement sur le continent. Il existe également un grand nombre d’études, de projets et de programmes impliquant les communautés économiques régionales, l’Union africaine, les pays africains et les différentes parties prenantes – nationales ou régionales – sur le sujet de l’intégration régionale et de la meilleure manière d’impliquer les partenaires de développement. Au niveau continental, des efforts sont nécessaires pour intégrer les différents programmes adoptés qui sont en cours au sein d’un plan stratégique unique, pouvant être modifié si les circonstances l’exigent, mais traitant malgré tout des questions d’intégration régionale de manière globale, en connectant différents aspects qui sont aujourd’hui abordés de manière cloisonnée. Un tel document devrait également impliquer des institutions telles que le Nouveau partenariat économique pour le développement africain, la Commission économique pour l'Afrique des Nations Unies  et la Banque africaine de développement et servir de référence à l’intégration régionale, au développement des infrastructures et à l’industrialisation.

Le document décrit ci-dessus pourrait ainsi servir de base à la définition d’un plan ou d’une approche stratégique de dialogue avec les économies émergentes. Les initiatives impliquant des investissements en provenance d’économies émergentes, notamment lorsqu’elles concernent des projets susceptibles d’avoir des retombées régionales, devraient s’appuyer sur un modèle commun d’intégration régionale. Ce modèle pourrait par exemple prendre une forme similaire à celle du Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA). Cela est d’autant plus important que l’engagement des économies émergentes sur le continent est largement bilatéral par nature. La responsabilité de veiller à la compatibilité régionale des projets n’appartient donc pas au pays investisseur, mais plutôt au pays destinataire.

Enfin, les pays africains devraient reconnaître que les rôles joués sur le continent par les partenaires traditionnels d’une part, et les économies émergentes d’autre part, ne sont mutuellement exclusifs. Il existe de nombreux domaines dans lesquels ils pourraient, et devraient, œuvrer de concert, dans le cadre notamment des programmes visant à encourager la croissance économique et le développement – et renforcer en fin de compte l’intégration régionale – en Afrique.

En matière d’infrastructures par exemple, les économies émergentes ont tendance à se concentrer sur les projets d’infrastructures matérielles, tandis que les partenaires traditionnels s’intéressent à la fois aux infrastructures matérielles et immatérielles, dont notamment les questions réglementaires intra-frontalières. Ces deux approches sont compatibles et peuvent se combiner au profit de l’Afrique. La même logique peut s’appliquer au commerce et à l’investissement. En matière de commerce par exemple, l’AGOA américaine offre la possibilité d’intégrer des chaînes de valeur dans différents secteurs, tels que l’automobile, la confection ou les textiles, et donc de soutenir le processus de diversification. Pour sa part, la Chine a entrepris de mettre en place des zones industrielles ou des « zones économiques spéciales » qui visent à encourager l’investissement. Une possibilité pour accroître la complémentarité des efforts américains et chinois consisterait à s’assurer que ces zones soient également tournées vers l’AGOA et permettent la production de biens ou composants exportables aux États-Unis dans le cadre de ce système de préférences.
 

Conclusion

La montée en puissance des économies émergentes et de leur présence économique en Afrique a entraîné une concurrence entre partenaires traditionnels et émergents en vue d’élargir leur sphère d’influence sur le continent. L’Afrique doit en profiter pour négocier de meilleurs avantages ainsi qu’un contrôle accru sur son propre programme de développement et sur toute assistance s’y rattachant. Comme évoqué plus haut, ce processus doit être piloté par l’Afrique, faute de quoi l’intervention des économies émergentes et leur contribution à l’intégration régionale resteront désordonnées et dépourvues de structure.

 


 

 

 

Auteure : Memory Dube, Fonctionnaire supérieure en charge du commerce au sein du NEPAD, département du commerce et de l’intégration régionale de la Banque africaine de développement.

 


 [1] Les définitions des « économies émergentes » sont nombreuses et variées, mais dans le cadre de cet article, l’accent est mis sur la Chine et l’Inde, qui sont particulièrement actives en Afrique, sans pour autant négliger le fait que d’autres économies émergentes s’engagent également le continent.

[2] S. Freemantle, “BRICS-Africa: the hype is gone, but much remains,” Standard Bank, Insight and Strategy, 8 June 2016.

[3] United Nations Conference on Trade and Development (UNCTAD), World Investment Report 2016, Geneva: UNCTAD, 2016.

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