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Kalilou Traoré / 


 

Passerelles s’est entretenu avec Kalilou Traoré, commissaire de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) en charge de l’industrie et de la promotion du secteur privé.   
 

Monsieur le commissaire, il est largement admis que le manque d'infrastructures constitue l’une des plus lourdes contraintes structurelles qui entravent le développement africain. En quoi les infrastructures sont-elles si importantes ?

[Kalilou Traoré] Les infrastructures jouent un rôle capital dans la croissance, la compétitivité, la création d’emplois et la lutte contre la pauvreté. Par infrastructures, il faut entendre les moyens matériels lourds nécessaires à l’activité sociale, économique, politique, scientifique, etc. Cependant, l’accès aux services d’infrastructures de base demeure un sérieux défi dans nombre de pays en développement et particulièrement en Afrique. Selon les statistiques récentes à l’échelle mondiale, au moins 663 millions de personnes n’ont toujours pas accès à de l’eau potable salubre. D’ici à 2025, 1,8 milliard de personnes vivront dans des zones en pénurie d’eau absolue. Environ 60 pourcent des habitants de la planète n’ont pas accès à Internet et 1,2 million de personnes vivent encore sans électricité. Le tiers au moins de la population rurale dans le monde n’est pas desservie par des routes praticables en toutes saisons.

Les infrastructures contribuent ainsi à faciliter l’activité de l’homme, et réduisent en particulier les coûts des diverses opérations économiques et améliorent la qualité de ces opérations, d’où leur rôle fondamental dans la transformation économique du continent africain. Les infrastructures modernes sont particulièrement nécessaires pour l’aménagement du territoire dans les pays et pour réaliser les objectifs de l’intégration régionale au sein des diverses communautés économiques régionales. La faiblesse des infrastructures en Afrique est notoire et entrave lourdement notre capacité à faire face à la compétition mondiale.


D’un point de vue régional, le développement d’infrastructures capables de soutenir le développement économique constitue une priorité pour la CEDEAO. Quelle est l’approche adoptée par la communauté et ses États membres en la matière ? Quels sont les outils développés, et quels sont les grands projets en cours et à venir ?

[KT] Un des objectifs de la vision 2020 de la CEDEAO consiste à mieux connecter les pays entre eux. Ces connections se font en grande partie par des infrastructures économiques et sociales au niveau des routes, des télécoms, de l’énergie, ainsi que du transport maritime et aérien. La CEDEAO a établi des plans directeurs pour la mise en place des infrastructures dans les différents domaines.

Ainsi, le plan directeur dans le domaine de l’énergie prévoit de porter la capacité de production à plus de 10'000 mégawatts d’ici 2020. Plusieurs centrales hydrauliques et thermiques sont en cours de construction. Le plan prévoit également d’accroître l’interconnexion entre les pays, et certains programmes sont déjà en cours, dont notamment le programme CLSG reliant la Côte d’Ivoire, le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée. L’extension jusqu’à la Mauritanie et au Maroc du gazoduc maritime qui relie actuellement le Nigeria au Ghana est également prévue. Sur le plan des transports, le plan directeur prévoit de connecter les pays de la région d’ouest en est,  notamment par la construction de la route côtière qui connectera Dakar à Lagos et de la route transsaharienne qui part de Dakar pour rejoindre Kano, au nord du Nigeria. Plusieurs tronçons de ces routes sont déjà opérationnels. Pour ce qui est des télécoms, un important projet régional d’interconnexion par la fibre optique est presque achevé. S’agissant du transport aérien, les règles ont été harmonisées pour assurer la sécurité des transports. Concernant le transport maritime, enfin, la région travaille à la mise en place d’une compagnie régionale de cabotage afin d’offrir une alternative au transport routier le long des côtes et de réduire les coûts.

La CEDEAO organisera au mois de mai 2017 une table ronde des bailleurs pour le financement des projets prioritaires du Programme communautaire de développement. Huit grands projets ont été identifiés dans les domaines des transports, de la santé, de l’eau et de l’agriculture.


Comment ces efforts s’articulent-ils avec ceux du Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA) à l’échelle continentale ?

[KT] Le PIDA est le programme principal d’orientation de l’Union africaine (UA), du NEPAD et de la Banque africaine de développement (BAD) en ce qui concerne la programmation, les politiques et les priorités d’investissement dans les domaines des transports, de l’énergie, de l’eau et des technologies de l’information et de la communication entre 2011 et 2030. Le programme vise à mettre en place un cadre d’engagement avec les partenaires du développement du continent africain qui sont disposés à apporter leur soutien aux infrastructures à l’échelle régionale et continentale. La CEDEAO travaille en étroite collaboration avec l’Union Africaine, le NEPAD et la BAD. Des dispositions sont prises pour assurer la cohérence régionale et continentale, notamment dans la perspective de la Zone de libre-échange continentale.


Le rôle crucial des infrastructures en matière de développement est reconnu par les décideurs africains, et ce depuis longtemps. Quels sont les principaux obstacles auxquels leur développement se heurte ?

[KT] On estime à plus de 100 milliards US$ l’investissement annuel nécessaire à l’Afrique pour combler le déficit en infrastructures dans les prochaines années. Ce sont des montants importants qui ne sont pas supportables par les budgets de nos États, ce qui explique notamment la lenteur de la réalisation des investissements publics. Par ailleurs, les investissements privés sont encore insuffisants. Pour réduire le déficit en infrastructures, il sera nécessaire de décupler les investissements et de recourir davantage au secteur privé. Il est également nécessaire d’améliorer la gouvernance, les capacités et l’efficacité, afin de mieux tirer parti des ressources allouées aux infrastructures.


Comme vous venez de l’expliquer, la mise en place d’un réseau d’infrastructures efficace exige des investissements considérables, et la question du financement est souvent considérée comme un grand défi. En mobilisant mieux ses propres ressources et en les allouant stratégiquement, le continent a-t-il, selon vous, les moyens de s’attaquer à ce défi ?

[KT] Le défi du financement des infrastructures est énorme au regard de l’ampleur du déficit, mais aussi eu égard au coût élevé des matériaux et aux technologies nécessaires. Cela nécessite une mobilisation de tous les moyens nécessaires, que ce soit sur le plan domestique ou international, public ou privé. Au niveau continental, plusieurs études ont suggéré de mobiliser davantage de ressources en exploitant les revenus des matières premières pour financer les infrastructures. C’est dans cette perspective que la CEDEAO a lancé le projet de constitution d’un fonds pour soutenir les projets d’infrastructures dans les domaines de l’énergie et des transports, intitulé FODETE, qui sera alimenté par des prélèvements sur certaines exportations des matières premières. Les études sont terminées et ont été déjà validées sur le plan technique. La validation politique se fera dans les semaines qui viennent. Au niveau des pays et des institutions régionales, des initiatives sont également prises pour faire face aux défis. Cependant, elles connaissent plus ou moins de succès car nos États doivent faire face à de nombreuses contraintes en matière de développement, et ce dans tous les domaines.


Quel rôle les financements provenant de l’étranger, qu’ils soient publics ou privés, peuvent-ils jouer ? Comment les attirer et les utiliser au mieux pour complémenter les ressources intérieures ?

[KT] Comme évoqué, la mobilisation des ressources internes ne peut suffire à relever le défi des infrastructures, aussi bien au niveau du financement que du transfert de technologie. Les financements extérieurs sont très exigeants en matière de sécurité de l’environnement des affaires. Ces financements nécessitent le plus souvent la disponibilité d’études de faisabilité qui peuvent s’avérer particulièrement onéreuses. C’est également l’une des raisons du FODETE. Ce fonds aidera à financer les études, afin de faciliter la levée de financements permettant de mener à bien divers projets d’infrastructures.

Notre action, au niveau public, consiste à tout mettre en œuvre pour satisfaire les investisseurs ou institutions financières en vue de mobiliser ces ressources. Par ailleurs, nous travaillons à l’établissement d’un cadre régional de coopération dans le domaine des partenariats public-privé, qui constituent un outil particulièrement important pour le financement des infrastructures. La CEDEAO a également lancé des programmes pour l’amélioration du cadre des investissements, notamment avec le projet de code commun des investissements. Nous avons également mis en place un mécanisme régional de garantie des investissements avec ATI (African Trade Insurance). Tous ces programmes visent à attirer les investissements nécessaires dans la région pour réaliser de grands projets tels que ceux d’infrastructures.


Bien qu’elle ne soit pas nouvelle, la question des infrastructures semble susciter une attention grandissante au niveau multilatéral, avec notamment la mise en place du Forum mondial sur les infrastructures, dont la deuxième édition se tiendra en avril prochain. Selon vous, que faut-il attendre de ce type d’efforts à l’échelle globale ?

[KT] Il faut attendre plus d’engagement et plus de cohérence dans les initiatives de la communauté internationale sur le financement des infrastructures. On sait aujourd’hui qu’on ne peut pas gagner la lutte contre la pauvreté et assurer l’inclusion sociale si la réalisation des infrastructures n’est pas au centre des priorités. C’est pourquoi la réalisation des infrastructures a été identifiée comme une nécessité pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD). Le financement des infrastructures doit donc être une priorité de l’aide au développement et de la coopération internationale, en particulier parce que le niveau des économies de nos pays est tel que l’amortissement des infrastructures nécessite de longues périodes que tous les bailleurs ne sont pas prêts à supporter. Le Forum mondial sur les infrastructures a été mandaté par le Programme d’action d’Addis-Abeba sur le financement du développement en vue d’aider à combler les déficits en matière d’infrastructures. Le forum devra permettre de mieux harmoniser et coordonner les initiatives des partenaires respectifs.


Pour conclure, face à l’ampleur du déficit en infrastructures, qui constitue une véritable chape de plomb pour l'industrie, quelle sera selon vous la clé de la réussite pour la région ?

[KT] L’industrie manufacturière régionale représente moins de 7 pourcent du PIB régional. Malgré tous nos efforts, les industries ne pourront être compétitives que si les infrastructures adéquates sont mises en place. L’industrie est donc l’un des premiers bénéficiaires des infrastructures. En plus des infrastructures générales que constituent les transports, l’énergie et les communications, l’industrie a des besoins spécifiques d’infrastructures pour accélérer l’investissement et accroître la compétitivité. Il s’agit notamment de l’aménagement des zones industrielles et de leur connexion avec les réseaux de services. Par ailleurs, la CEDEAO travaille à la mise en place de l’infrastructure qualité régionale, ce qui va permettre d’harmoniser les normes régionales, de fournir les certifications nécessaires aux entreprises et aux produits, et de connecter les laboratoires d’analyse et de métrologie. Tout cela nécessite d’importants investissements publics et privés. Nous travaillons donc avec plusieurs bailleurs et institutions pour développer différents modes de financement structurés, de financements mixes, de PPP, mais aussi de financement participatifs. La CEDEAO compte organiser cette année le premier Salon et Forum industriel de la CEDEAO, qui sera une plateforme d’échanges entre les politiques, les financiers, les industriels et tous les acteurs du développement.

 

 

 

 

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