ENDACACID

Philippe Kersting


En l’an 2011 la population mondiale a dépassé la barre des sept milliard d’habitants. La FAO estime qu’elle atteindra les neuf milliards d’ici 2050 et que la production alimentaire mondiale devra croitre de 70 pourcent afin de pouvoir nourrir la planète. En même temps de nombreuses régions du monde sont victimes de la dégradation de leurs ressources naturelles et de l’épuisement de leur potentiel agricole. Dans ce contexte l’attention des observateurs internationaux s’oriente surtout vers les régions caractérisées par une raréfaction (réelle ou supposée) des ressources ainsi que vers les régions caractérisées par leurs réserves (réelles ou supposées) en ressources. Ainsi les regards se tournent principalement vers la Chine (raréfaction) et l’Afrique (réserves). Une conviction largement répandue veut que la Chine soit à la conquête des terres en Afrique au péril de la sécurité alimentaire et la stabilité politique des pays africains. Mais qu’en est-il réellement ?

Qu’est ce que l’ « accaparement des terres » ?
Avant de discuter du rôle des activités foncières de la Chine sur le continent africain, il est important de récapituler brièvement les raisons de l’accélération de l’ « accaparement des terres ». La structure sous-jacente à la ruée mondiale sur les terres arables telles que nous l’observons nettement depuis 2007/08 a été mise en place au cours de la libéralisation des marchés fonciers initiée depuis les années 1990. Mais son véritable moteur est l’accélération inquiétante de la crise multiple du capitalisme depuis le début du nouveau millénaire: crises alimentaires, économiques, financières, environnementales, climatiques, énergétiques, politiques, etc. Les réponses apportées à ces différentes crises ont pour point commun d’être toutes étroitement liées à la ressource terre et donc de renforcer la ruée vers celles-ci. Par exemple, les crises alimentaires sont perçues comme des crises de sous-production et les réponses envisagées passent principalement par l’intensification de l’utilisation de la ressource terre. De même les crises environnementales, climatiques et énergétiques ont renforcé la pression sur les ressources des pays du sud car les réponses apportées sont toutes friandes de terres (« green grab »). Enfin les crises économiques et financières ont également orienté l’attention internationale vers la ressource terre car, en raison de sa raréfaction relative, elle devient un objet d’investissement attrayant pour les promoteurs.

L’Afrique : le continent des terres vacantes ?
Le débat sur les acquisitions foncières est mené de façon très controversée. Les pourfendeurs de l’accaparement des terres qualifient le processus de « large scale investments in agricultural land » qui selon eux, est nécessaire au développement des régions jusqu’à présent « sous-développées » à travers les infrastructures, le transfert de savoirs et de technologies, les investissements dans le secteur agricole, etc. Les acteurs qui considèrent ces acquisitions d’un oeil plus critique les qualifient de « land grabbing » ou d’« accaparement des terres » et mettent en garde contre les dépossessions et expulsions, la destruction des petites et moyennes fermes et le danger du chômage, l’introduction de l’agro-industrie et d’organismes génétiquement modifiés, la pollution et la dégradation des ressources, la violation du droit à la terre et du droit à l’alimentation. 

Accusés de mettre en danger la sécurité alimentaire des populations locales, les pourfendeurs des acquisitions foncières se sont vus obligés de développer des nouveaux arguments et c’est ainsi que sont apparus sur le devant de la scène les concepts du « yield gap » et des « marginal lands ». Si l’on en croit la Banque Mondiale, l’Afrique  serait le continent avec le plus grand potentiel agricole inexploité. Nul autre continent ne possèderait un « yield gap » supérieur, c’est-à-dire une différence plus importante entre les récoltes maximales potentielles et les récoltes effectives. La Banque Mondiale estime que le plus gros potentiel se situe dans les savanes guinéennes africaines (voir figure 1). 93 pourcent de la savane guinéenne est sous ou non-exploitée et quantifie les réserves en terres vacantes (« marginal lands ») à plus de 200 millions hectares. A titre de comparaison, la surface agricole utile de la France s’élève à 29 millions d’hectares. 

Fig. 1 : La savane guinéenne est une région « vide » à 93 pourcent
Source : Banque Mondiale


La Chine: un des acteurs de l’accaparement des terres en Afrique? 
Avec ses 1,3 milliard d’habitants, il n’est pas étonnant que les politiques alimentaires et  agricoles de la Chine aient des répercussions directes au niveau mondial et soient perçues comme menaçantes par les puissances traditionnelles. Aujourd’hui la Chine a développé pratiquement tout son potentiel agricole et une extension supplémentaire des surfaces agricoles semble impossible. Les contraintes sont majeures : alors que vit en Chine 20 pourcent de la population mondiale, elle ne dispose que de 8 pourcent des surfaces agricoles mondiales et seulement 6 pourcent des réserves annuelles en eau douce. En même temps, la Chine connait une croissance rapide de la demande en produits agricoles, estimée à 23 pourcent par an depuis le début du nouveau millénaire, en raison des transformations sociales majeures et du changement des habitudes alimentaires avec l’émergence d’une classe moyenne estimée à 20 pourcent de la population. Ainsi la consommation de viande a augmenté entre 1980 et 2010 de 15 à 70 kg par personne et par an (à titre de comparaison, cette consommation est de 88 kg en Allemagne et 123 kg aux USA). Un autre facteur non moins important entrainant une explosion de la demande en agro-ressources est la forte croissance de l’industrialisation. Compte tenu de cette situation, de nombreux observateurs 

occidentaux estiment que la Chine est dans l’incapacité de faire face à sa demande interne en ressources agricoles et sera donc contrainte de développer une politique de outsourcing agricole et donc de going-out foncier. Ceci explique pourquoi la Chine est souvent mentionnée comme l’un des acteurs principaux de l’accaparement des terres. 

Cette analyse semble se confirmer si l’on regarde les données de la land matrix, la banque de données open access la plus complète qui existe actuellement sur les activité foncières au niveau mondial (www.landmatrix.org). –. Lors du lancement de la land matrix en avril 2012 la Chine semblait faire partie des acteurs majeurs dans le domaine des acquisitions foncières en Afrique (voir fig. 2).



Après la mise en ligne de la land matrix, divers spécialistes ont remis en question de nombreuses données et notamment certaines transactions asiatiques. Ces critiques ont eu pour effet de modifier les informations dans la banque de données au point de livrer, un an après, une toute autre image (voir fig. 3). Les corrections effectuées dans la banque de donnée jusqu’en avril 2013 suggèrent que les principaux investisseurs fonciers en Afrique ne proviennent pas d’Asie mais d’Europe. Selon la land matrix d’avril 2013, les dix plus importants acteurs des acquisitions foncières en Afrique sont (en million d’hectares): les Émirats Arabes Unis (1,9), l’Inde (1,8), le Royaume-Uni (1,5), les USA (1,4), l’Afrique du Sud (1,3), l’Italie (0,6), l’Allemagne (0,5), le Soudan (0,5), l’Éthiopie (0,4) et le Portugal (0,4). La Chine n’arrive qu’en 19ème position avec 0,16 million d’hectares.

La question est alors de savoir pourquoi la Chine est aussi peu présente dans la ruée mondiale sur les terres agricoles alors que son développement démographique et les transformations socioéconomiques majeures laissent penser qu’elle n’a pas d’autre choix que de s’engager sur ce chemin. Pour répondre à cette question il faut différencier entre la production agricole alimentaire pour les humains et la production agricole d’aliments pour animaux et/ou de ressources industrielles, car les stratégies chinoises diffèrent nettement sur ces deux plans.

La Chine couvre son besoin en aliments pour animaux et en agro-ressources agricoles principalement à travers le marché mondial, notamment depuis son adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce en décembre 2001. Les produits agricoles importés par la Chine proviennent majoritairement de l’Asie et des Amériques. L’Afrique joue un rôle mineur aussi bien en ce qui concerne les importations que les exportations agricoles chinoises.

Fig. 3 : Provenance des investisseurs fonciers en Afrique entre 2000 et 2013 et surface accaparée en million d’hectares selon les données de la land matrix en avril 2013 (en rouge la Chine)

Pour ce qui est des productions agricoles destinées à l’alimentation des populations chinoises, il faut tout d’abord constater que le potentiel agronomique de la Chine a été et est toujours sous-estimé par les observateurs occidentaux. Jusqu’à présent la Chine est pratiquement auto-suffisante dans de nombreux domaines (fruits, légumes, mais, céréales, riz, etc.). Malgré la hausse de certaines importations il n’y a pas de signaux d’une dépendance alimentaire de la Chine et l’acquisition internationale de terres ne semble pas faire partie de la stratégie chinoise de sécurisation alimentaire.

 

 

 



Conclusion
L’Afrique est devenue depuis le début du nouveau millénaire un lieu de l’affrontement accru entre les anciennes puissances (Europe, USA) et les nouvelles puissances émergentes (Chine, Brésil, Inde, etc.). La Chine a notamment transformé et rompu les normes occidentales de coopération internationale avec l’Afrique. Il faut cependant noter que l’analyse des commentateurs occidentaux est malheureusement souvent partie prenante et réduite aux stéréotypes Afrique égale victime et Chine égale menace. Ainsi il existe bien plus d’analyses sur le rôle de la Chine en Afrique que sur les négociations des Accords de partenariats économiques, sur la politique sécuritaire Américaine (AFRICOM) ou du African Growth and Opportunity Act (AGOA). Et il faut aussi noter que l’Afrique n’est pas seulement le lieu de ces affrontement mais que les Africains eux aussi sont des acteurs de plus en plus importants dans cet affrontement, que ce soient par exemple les opposants à l’accaparement des ressources ou les « responsables » politiques qui les bradent, même si souvent elles ne leurs appartiennent pas. Ainsi il faut aussi constater que selon les chiffres de la land matrix l’Afrique serait même le second plus important accapareur des terres en Afrique (voir fig. 3).

Sans pour autant perde des yeux les activités de la Chine, il serait souhaitable de surveiller de plus prêt les autres acteurs majeurs de l’accaparement des terres, et notamment les acteurs européens. Mais plus important encore serait de remettre en question nos catégories d’analyses nationales, afin de tenter de mettre à jour les dynamiques plus abstraites et sous-jacentes à l’origine des acquisitions foncières (marchandisation et financiarisation des terres, libéralisation des marchés 
alimentaires, agro-industrialisation, etc.). 

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Commentaires   

 
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