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L'intérêt actuel des investisseurs étrangers pour  les terres agricoles du sud qui serait justifié par les enjeux liés  à l'approvisionnement du monde  en produits alimentaires dans un contexte marqué  la crise alimentaire qui sévit dans plusieurs pays d’Afrique doit pousser le continent à envisager des stratégies en vue de tirer profit de ces offres d'investissement.


La ruée mondiale vers les terres agricoles du Sud : Quels enjeux pour la sécurité alimentaire en Afrique? 

Madiodio Niasse[1]


Depuis la triple crise alimentaire, financière et énergétique de 2008, les terres agricoles des pays en développement sont l’objet d’une convoitise inégalée de la part des investisseurs étrangers. Les premiers chiffres annoncés en ce qui concerne les acquisitions foncières transnationales variaient de 56 millions d'hectares (World Bank, 2010), à 70 millions d'hectares (Land Matrix, 2012); et même plus de 200 millions d'hectares (Oxfam, 2011). Récemment ces estimations ont été fortement revues à la baisse. Le projet Land Matrix a récemment (Janvier 2014) communiqué le chiffre de 936 transactions portant sur 36 millions d'hectares.

Cette ruée vers les terres du Sud est essentiellement motivée par le besoin de production agricole –produits vivriers et/ou agro-carburants- souvent destinée à l'exportation: d'après le projet Land Matrix 51 pourcent des terres acquises sont destinées aux produits vivriers, contre 28 pourcent pour les agro-carburants, et 21 pourcent à des produits mixtes (agro-carburants et vivriers) et l'élevage. L’Afrique est la principale cible des chercheurs de terres agricoles fertiles: 50 à 70 pourcent des acquisitions foncières transnationales portent sur l'Afrique, suivie de l'Asie et de l'Amérique Latine (Banque Mondiale, 2010, op.cit.; Land Matrix, 2014, op.cit.).

Face à cette situation, comment l'Afrique doit-elle répondre à cet intérêt mondial pour ses terres agricoles?  La réponse à cette question nécessite une bonne compréhension du  contexte géopolitique actuel de l'alimentation mondiale.

 

L’émergence d'un nouveau contexte géopolitique de l'alimentation

Pour mieux comprendre les raisons de l'intérêt actuel des investisseurs étrangers pour  les terres agricoles du sud il convient de retracer l'évolution de la géopolitique de l’alimentation dont les grandes étapes suivantes peuvent être identifiées:

  • Le régime de l'économie coloniale (années 1870- 1930) caractérisé par la dépendance externe des pays africains pour leur alimentation. En effet, durant cette période les puissances coloniales européennes ont organisé les économies des pays colonisés pour servir de pourvoyeurs de matières minérales et agricoles aux industries métropolitaines.

  • La période couvrant les années 1940 et 1950 a vu les Etats Unis jouir d'une position hégémonique sur le marché mondial de l'alimentation, face à une agriculture européenne dévastée par la Deuxième Guerre Mondiale.

  • La période allant de la fin des années 1950 aux années 1970 au cours de laquelle on a enregistré une augmentation spectaculaire des importations de produits alimentaires et surtout de céréales par des pays à l'époque émergents  (Japon et Corée) ainsi que les pays pétroliers. Des stratégies nationales d'autosuffisance alimentaire seront mises en œuvre dans les pays pauvres, soutenues par les solutions de la Révolution Verte et un important appui des pays riches et organisations d'aide au développement. En conséquence, l'Afrique sub-Saharienne parvint à rester exportatrice nette de produits alimentaires, ceci jusqu'à la fin des années 1970.

  •  A partir de la fin des années 1970 – début des années 1980, des quantités importantes de produits agricoles inondèrent le marché mondial, entrainant la chute vertigineuse des prix. C'est dans ce contexte qu'un nouveau paradigme, celui de sécurité alimentaire, invitant à miser davantage sur le marché international plutôt que sur la production locale, fit son émergence. Les agences d'aide au développement, imposèrent aux pays pauvres la libéralisation de leurs économies, à travers l'arrêt des subventions, y compris à des secteurs tels que l'agriculture, le démantèlement des barrières douanières, la privatisation ou la dissolution des entreprises publiques et parapubliques d'appui à la production nationale et en particulier à la production agricole. 

  • Depuis 2007-2008, suite à l'incapacité de l'offre en produits agricoles (en particulier en céréales de base) à suivre la demande en augmentation soutenue, les pays qui comptaient sur le marché international pour assurer leur sécurité alimentaire découvrirent subitement leur vulnérabilité, qu'ils soient riches ou pauvres. On assiste donc à l'effondrement du paradigme de la sécurité alimentaire basé sur le marché mondial.

La question qui s'est alors posée est de savoir si la situation que l'on a vécu en 2007-2008 (marché international insuffisamment approvisionné en denrées alimentaires, flambée des prix, etc.) était conjoncturelle ou durable, structurelle.


L'analyse de certains des facteurs qui sous-tendent la demande et l'offre en produits alimentaires accréditent davantage l'hypothèse d'une tension structurelle sur le marché mondial des produits alimentaires. En tenant en compte l'évolution de la démographie mondiale --qui devrait atteindre plus de 9 milliards dans une quarantaine d'années-- et des changements de régimes alimentaires (surtout au sein de la classe moyenne en expansion des pays émergents), la FAO prévoit qu'il est nécessaire d'accroitre la production agricole de 60 à 70 pourcent d'ici 2050 (Alexandratos et Bruinsma, 2012).


De grandes incertitudes pèsent sur la façon dont on pourra répondre à cette demande. Le miracle passé –multiplication par 2.5 de la production agricole mondiale sur la période 1960-2000- est difficile à reproduire. Cette performance était avant tout basée sur l'intensification de production agricole, donc l'augmentation des rendements à l'hectare, plutôt que sur l'expansion des superficies cultivées, lesquelles n'avaient augmenté que de 11 pourcent sur la même période. Aujourd'hui le gap de productivité (différence entre productivité potentielle théorique et productivité actuelle) - et donc la marge disponible pour l'accroissement significatif des rendements- est très étroit, surtout dans les principaux pays producteurs actuels: Amérique du Nord, Europe, Asie (Banque Mondiale, 2010, op.cit.).  La possibilité d'augmenter les rendements de façon substantielle se heurte à un autre défi. Les gains de productivité ont été largement basés sur l'expansion des superficies irriguées, avec des prélèvements massifs d'eau douce. En conséquence, plusieurs régions jadis greniers du monde font aujourd'hui face à l'épuisement de leurs réserves d'eau douce (Chine, Inde, Moyen Orient).

Reste la possibilité d'étendre les terres agricoles. Un premier défi est d'arrêter le rétrécissement des surfaces arables, résultant soit de la dégradation des terres, soit de leur conversion à d'autres usages (urbanisation, parcs industriels et commerciaux, routes). Un autre aspect c'est que dans plusieurs régions du monde les terres cultivables sont pour  l'essentiel déjà en exploitation. 


C'est au regard de ces contraintes liées à l'augmentation de la production alimentaire mondiale que l'on comprend mieux la place stratégique de l'Afrique et pourquoi ses terres fertiles font l'objet aujourd'hui d'un enjeu géostratégique.


L'intérêt actuel des grandes compagnies multinationales agro-alimentaires pour les terres du Sud qui  s'explique par les enjeux financiers liés à l'approvisionnement du monde (surtout les pays riches et émergents) en produits alimentaires, doit pousser l’Afrique à adopter une stratégie pour faire face à l'offre d'investissement des acteurs extérieurs surtout dans ce contexte de la crise alimentaire qui sévit dans plusieurs pays du continent. A cet égard, l’Afrique pourrait envisager les stratégies suivantes : 

La première consiste à accepter les demandes de terres des investisseurs et spéculateurs, suivant leurs termes, en matières de superficies (des dizaines voire centaines de milliers d'hectares pour un seul investisseur), de spéculations à produire (des cultures vivrières de base, des produits horticoles, des agro carburants, etc.), de marchés à cibler (marché intérieur ou exportation). La conséquence d’une telle posture est de créer un contexte très proche de celui qui prévalait dans la période coloniale.


Une autre posture pourrait consister pour les pays africains à mettre l'accent exclusif sur la nécessité d'assurer la sécurité alimentaire des populations et de les mettre à l'abri d'un marché international imprévisible avec des prix des denrées alimentaires trop élevés et volatiles. Une telle posture rappelle le paradigme de l'autosuffisance alimentaire qui prévalait dans les décennies 1950 à 1970. Mais la globalisation a atteint aujourd'hui un niveau tel que toute tendance à l'autarcie est mal avisée. Un autre problème de taille est de savoir qui va financer des telles politiques alimentaires nationales, voire nationalistes, et autocentrées.


Une troisième posture consiste à s'appuyer sur la volonté de garantir à la population un accès sécurisé aux denrées alimentaires de base, tout en permettant au secteur agricole, modernisé d’être le moteur de l'émergence économique en Afrique, comme cela a été le cas pour la Chine, le Brésil et le Vietnam. Une telle démarche n'exclut pas les investissements étrangers ni même la possibilité de cessions de terres à des promoteurs agricoles privés au regard des énormes besoins de financement du secteur. Mais elle prendra soin de subordonner ces investissements à des priorités nationales clairement définies --notamment en matière de sécurité alimentaire—, en misant avant tout sur les populations rurales qui détiennent et travaillent la terre. En pratique, le contenu réel de cette troisième posture est à définir par chaque pays de façon inclusive et concertée, tenant en compte le contexte national, les ressources disponibles, en terre et en eau.


Conclusion
A la question de savoir qui va nourrir le monde, on peut répondre que tout ou l'essentiel se jouera en Afrique. Mais par qui ? La réponse va de soi: Ce sont ceux qui contrôleront les terres agricoles d'Afrique qui nourriront le monde. La balle est donc dans le camp des Africains eux-mêmes. Ces offres d'investissement sont une opportunité qu’il faut saisir. Mais il convient définir les conditions de leur acceptabilité dans le cadre des stratégies nationales concertées qui donnent la priorité à la sécurité alimentaire et qui misent sur les paysans locaux en promouvant ce que le Rapport mondial sur le développement 2008 de la Banque Mondiale appelle une "révolution productiviste basée sur la petite exploitation agricole". Même si de telles stratégies doivent être adaptées au contexte national de chaque pays, elles n'ont aucune chance de réussir si les droits fonciers des petits producteurs ne sont pas clarifiés et sécurisés. 


Madiodio Niasse est Directeur du Secrétariat de la Coalition Internationale pour l'accès à la terre (ILC).

 

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