ENDACACID

Dr Cheikh Tidiane DIEYE[1]

L’Afrique est de loin le continent le mieux doté en ressources naturelles. Il est cependant communément admis qu’il ne tire que très peu de bénéfices de ces ressources, du fait d’une gouvernance interne inefficace et d’un environnement international qui produit et entretient des pratiques économiques et commerciales souvent destructrices. Mais cette situation, semble-t-il, serait déjà en train de changer.

Le but de ce texte n’est pas de dresser un simple bilan de la gestion des ressources naturelles ou d’énumérer les défis auxquels se heurtent les pays africains en matière de mobilisation et de gestion des ressources naturelles au service de leur développement économique et social. Ces défis sont déjà suffisamment traités, analysés et documentés. IL s’agit plutôt de baliser un chemin de réflexion qui permet non seulement de combattre des stéréotypes tenaces sur l’Afrique, mais aussi de poser les vrais enjeux du développement articulés aux idées nouvelles portées par des acteurs africains de la rupture.


Nous avons pu observer qu’en dépit des crises mondiales qui ont été plus ou moins dramatiques pour de nombreuses parties du monde, l’Afrique s’est globalement bien comportée et a fait preuve d’une capacité de résilience insoupçonnée. Le continent abrite sept des dix économies dont la croissance est la plus rapide dans le monde
[2]. Même si les inégalités sont encore criardes dans ces pays, et qu’elles nécessitent une action forte pour les résorber, les richesses qui y ont été accumulées grâce à l’exploitation et la commercialisation des ressources naturelles, dont les prix ont connu de fortes hausses, ont permis d’accéder à d’importants moyens pour amorcer la transformation économique et sociale.  


La question cruciale qui se pose à de nombreux pays du continent est de savoir comment utiliser leurs abondantes ressources naturelles pour en faire un levier de création de richesses et de lutte contre la pauvreté. Répondre à cette question n’est pas une chose aisée. Il faut même reconnaitre que la question n’est  pas nouvelle, car plusieurs générations d’africains, des indépendances à nos jours, se sont penchées sur cette problématique sans parvenir à trouver des réponses efficaces et durables. Si elle suscite un regain d’intérêt et semble porter les prémisses d’un espoir renaissant, c’est grâce à la conjonction de plusieurs facteurs que je voudrais partager à travers les lignes qui suivent.



Vers la construction d’un consensus africain fort sur la gouvernance des ressources naturelles.

Les enjeux liés à la mobilisation et la gestion des ressources naturelles au service du développement de l’Afrique  sont au centre des débats à l’intérieur comme à l’extérieur du continent africain. ll est généralement admis que  les ressources naturelles constituent l’un  des meilleurs atouts de l’Afrique  si cette dernière se donne les moyens d’en faire de véritables leviers de transformation structurelle. L’un des premiers jalons dans cette perspective c’est de repenser les modèles économiques  et le mode de gouvernance des ressources naturelles en Afrique.


Prenons d’abord le secteur des ressources minérales. Leur exploitation constitue la principale activité économique de nombreux États africains.  L’Afrique couvre trois quarts de l’offre mondiale de platine et la moitié de l’offre de diamant et de chrome. Le continent assure en outre jusqu’à un cinquième des besoins en or et en uranium. Il est grand producteur de pétrole et de gaz. Toutefois les pays africains ne consomment pas ces produits, à part quelques exceptions, et très peu d’entre eux y apportent ne serait-ce qu’un début de transformation et de valeur ajoutée.  Mais cette situation est loin d’être une fatalité, car il est bien possible d’inverser la courbe en améliorant le système de la gouvernance intérieur et en considérant ces secteurs comme des éléments structurants d’une stratégie de développement plus large et à plus long terme.


Les mêmes analyses peuvent être faites sur le secteur des ressources foncières. Près de 60 % des terres arables sur le continent sont inexploitées. Une part importante fait l’objet de transactions, sous forme de location ou de vente, au profit  des investisseurs internationaux. Les impacts d’une telle tendance sur la vie des populations locales, en particulier les plus vulnérables, sont déjà largement documentés. Les principaux nœuds d’inquiétudes concernent la sécurité alimentaire, l’impact environnemental et les bouleversements sociaux. Dans ce domaine aussi, il est nécessaire d’organiser le débat sur les vrais enjeux de la gestion foncière en Afrique et de poser des actes de gouvernance responsable, vertueuse et orientée vers les intérêts des peuples.


Le troisième aspect concerne les ressources forestières. Principales sources d’énergie du continent, elles sont aussi au centre d’enjeux économiques et socioculturels majeurs. Les forêts fournissent des services essentiels qui sous-tendent la performance économique, le bien-être des populations et la durabilité environnementale. Les ressources forestières couvrent plus de 23% de la superficie du continent. Le bassin du Congo par exemple est la deuxième forêt du monde et fournit des moyens de subsistance à près de 60 millions de personnes dans plusieurs pays d’Afrique. C’est pourquoi, le débat sur les stratégies émergentes relatives à la gestion durable et à la mise en valeur des ressources forestières en Afrique, ainsi qu’au renforcement de leur contribution au développement global, est un débat utile qu’il convient d’approfondir entre les acteurs du continent.  


Le quatrième domaine porte sur les ressources halieutiques, qu’elles proviennent de la pêche en eau douce ou en mer. Elles représentent un énorme potentiel et ouvrent aussi de réelles perspectives de développement pour de nombreux pays africains si elles sont bien gérées. Elles contribuent à la nutrition et à la sécurité alimentaire, créent des emplois et du revenu et génèrent des recettes d’exportation, en particulier dans les  pays dotés de façade maritime. Les analyses montrent par exemple que  le commerce des produits halieutiques représente une part significative  du commerce intra-régional et ses marges peuvent encore être élargies. Les besoins des pays comme le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire suffisent pour absorber toute la production ouest africaine de produits halieutiques
[3].  


Le point commun de ces secteurs est qu’ils sont tous insérés dans un modèle d’exploitation extraverti dans lequel les grands groupes étrangers dominent en amont et en aval. Ces groupes importent l’essentiel de leurs intrants et exportent la quasi-totalité de leurs produits sans les transformer. Les recettes tirées de cette exploitation alimentent rarement les économies nationales, ou y contribuent à des niveaux beaucoup moins importants que ce qu’ils auraient pu atteindre. Dans le domaine minier par exemple, les bénéfices nets récoltés par les quarante plus grandes entreprises minières ont augmenté en moyenne  de 156% en 2010, alors que  la part des pays n’a progressé que 60%, dont l’essentiel est allé à l’Australie et au Canada. Pour les pays africains, les parts ont été nettement moindres du fait de généreuses exonérations accordées aux sociétés minières. Dans la même période, les bénéfices nets réalisés par ces quarante sociétés minières étaient de 110 milliards de dollars, soit l’équivalent des recettes d’exportation de l’ensemble des PMA africains
[4].


En se limitant à ce secteur des ressources minières, on perçoit mieux les enjeux du renouvellement de la gouvernance pour une exploitation plus valorisante des ressources naturelles. Cela est d’autant plus important que le mode d’exploitation, de gestion et de redistribution des revenus tirés de ces secteurs apparait comme l’une des principales causes des conflits sur le continent. Ces conflits sont portés par des groupes exclus des réseaux de redistribution des ressources tirées de leurs terroirs. Le secteur des industries extractives traine une mauvaise réputation liée à la précarité des emplois, à la faiblesse des normes du travail et au faible niveau des salaires, entre autres. Ce qui alimente aussi les conflits sociaux, quelque fois dramatiques. L’exemple de la tragédie  de Marikana, en Afrique du Sud, avec 34 mineurs tués suite à des manifestations pour l’amélioration des conditions de travail, est assez révélateur des drames qui peuvent se jouer dans ce secteur.


Une gouvernance des ressources naturelles  orientée vers les intérêts des Etats africains apparait comme une solution efficace pour renverser cette tendance. Cela passe par la mise en place de politiques de développement à long terme, dans lesquelles les ressources naturelles seront considérées comme des éléments de transformation économique et sociale, et non comme une niche de prélèvement de taxes. Cela suppose des investissements massifs dans les infrastructures, le capital humain, les secteurs sociaux et le renforcement des capacités de négociation des Etats, ainsi que le renforcement du rôle de ces derniers dans les secteurs. Au niveau africain, il convient aussi de s’engager sur de nouvelles orientations et de traduire en actes concrets les engagements contenus dans la vision du régime minier de l’Afrique.


La vision du régime minier de l’Afrique  peut-elle être le moteur d’une nouvelle gouvernance des ressources minières ?

En Février 2009, les Chefs d’Etats et de gouvernements africains ont adopté la Vision du régime minier de l’Afrique (VMA). Celle-ci repose sur le développement d’une nouvelle approche intégrée de l’exploitation des ressources minérales, soutenue par une forte volonté politique, une bonne compréhension des avantages que l’Afrique peut tirer du boom actuel des matières premières.


La VMA préconise une gestion plus avantageuse des ressources. Elle montre comment les régimes miniers pourront mieux contribuer au développement local, en s’assurant que les populations actives et les communautés jouissent des retombées bénéfiques des opérations à grande échelle de l’industrie minière et en veillant à la protection de leur environnement.


Il s’agit donc, on le voit bien, d’un véritable changement de paradigme.  La VMA offre des possibilités de bâtir une nouvelle convergence stratégique autour d’un projet africain commun porté par l’ensemble des acteurs africains et leurs partenaires extérieurs. Mais cette vision est encore mal connue et il faudrait que les institutions africaines comme les citoyens construisent ensemble une base large d’appropriation de cette vision pour lui donner le poids politique nécessaire à sa mise en œuvre efficace. Le succès de la VMA nécessite une mise en cohérence de politiques sectorielles, le renforcement des institutions, ainsi que la transformation des relations de pouvoir existantes. La VMA est la dernière d’une longue lignée de plans, programmes et visions adoptés sur le continent africain. Si tous ces programmes avaient pour but de mettre en place les conditions d’une transformation structurelle durable du continent, peu d’entre eux ont atteint leurs objectifs. Pour diverses raisons. Parmi elles, il y a les déficiences intrinsèques des Etats, mais aussi les pressions externes, qui sous le manteau de l’aide, ont souvent maintenu le statu quo du sous-développement de l'Afrique.


Cette nouvelle vision africaine peut démentir les prévisions pessimistes et montrer que les secteurs des ressources  naturelles peut passer d’une sorte de « fatalité » pour de nombreux pays, car occasionnant conflits et instabilité, à un statut de levier de transformation structurelle durable pour la croissance et le développement. Un pays comme le Botswana a montré qu’il est possible d’augmenter significativement le niveau de vie des peuples grâce à un bon usage des ressources naturelles. Il a réussi à transformer sa structure  économique et sociale  en utilisant efficacement les revenus tirés de l’exploitation et la commercialisation du Diamant. Mais si ces résultats ont été possibles, c’est aussi grâce à un leadership politique visionnaire et des politiques publiques efficaces. Le Botswana est le pays le moins corrompu d’Afrique, le premier à sortir de la catégorie des pays les moins avancés (PMA)  et le premier dont l’un des anciens Présidents, Monsieur Festus MOGAE, a reçu le prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance et le leadership transformationnel.



[1]
Cheikh Tidiane DIEYE est Docteur en Etudes du Développement et Directeur Exécutif du Centre Africain pour le Commerce, l’Intégration et le Développement ( CACID), membre du réseau Enda Tiers Monde

[2] CEA, 2012

[3] P.G.Ndiaye REPAO, 2012

[4] Carlos Lopes, allocution au VIII Forum du Développement,  2012

 

Buy Vytorin