ENDACACID

Dans l’entretien ci-dessous, le Dr Cheikh Tidiane Dièye, directeur de ENDA CACID revient sur les enjeux d’un accord commercial qui respecte les intérêts des Africains et appelle le gouvernement sénégalais à démontrer aux Sénégalais en quoi l’APE correspondrait aux intérêts actuels et futurs de notre pays.

 

Qu’est-ce que les APE ?
L'APE est un accord commercial qui vise à instaurer une zone de libre échange entre l'Union européenne et les pays du groupe Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Pour les besoins de la négociation, le groupe ACP a été divisé en sept régions : cinq en Afrique (Afrique de l'Ouest, Afrique Centrale, Afrique Orientale et Australe, Communauté de l'Afrique de l'Est et la SADC) en plus des Caraïbes et du Pacifique.

En Afrique de l'Ouest, c'est la CEDEAO qui conduit les négociations au nom des Etats membres. On lui a adjoint la Mauritanie pour former le groupe Afrique de l'Ouest. Le système des préférences commerciales non réciproques que l'Europe accordait aux pays ACP s'est révélé incompatible avec les règles de l'organisation mondiale du commerce (OMC) dont la base repose sur la non-discrimination entre les membres. L'APE en est le système de remplacement.

Où en sont les négociations entre l’Union européenne et les pays africains ?
Un compromis technique a été obtenu à Dakar le 24 janvier 2014. Ce compromis a été validé par les négociateurs en chef le 6 février à Bruxelles avant d'être transmis aux ministres du commerce de la CEDEAO le 17 février pour validation. Ces derniers avaient cependant jugé nécessaire de mener des consultations avec la société civile et le secteur privé dans leurs pays respectifs. A leur suite, le Nigeria avait aussi rejeté le compromis en mettant en avant le fait que l'accord aurait des impacts négatifs sur son économie, classée récemment première du continent africain. Le compromis a été revu de manière marginale et paraphé le 30 juin à Ouagadougou. C'est le 10 juillet que les Chefs d'Etat l'ont officiellement adopté.

Pourquoi certains pays africains refusent de signer ces accords alors que le Ghana et la Côte d’Ivoire eux, ont signé des accords intérimaires avec l’Ue ?
Tous les pays ne refusent pas, la preuve, c'est que l'accord a été paraphé par le bloc régional. Il faut comprendre que les intérêts des Etats ne convergent pas toujours. En Afrique de l'ouest par exemple, seuls la Côte d'Ivoire et dans une moindre mesure le Ghana ont vraiment un intérêt immédiat dans la signature et la mise en œuvre de l'APE.  Si l'accord n'est pas signé par l'Afrique de l'ouest dans son ensemble, la Côte d'Ivoire serait obligée de mettre en œuvre son APE intérimaire.

Pourquoi ?
Pour ne pas supporter des droits en douane additionnels sur le marché européen, une éventualité qui réduirait fortement sa compétitivité déjà malmenée. Le Nigeria par contre n'a aucun intérêt dans un APE. En cas de suppression des droits de douane sur les importations en provenance de l'UE, le Nigeria subirait la concurrence européenne sur ce marché régional qui est son domaine d'expansion naturel.

Pour le cas des 11 Pays les moins avancés (PMA) qui composent la CEDEAO, l'APE n'apporte rien qu'ils n'ont déjà, en dehors des règles d'origine plus flexibles. Par contre, avec cet accord, ils seront obligés d'ouvrir comme tous les autres 75% de leur marché dans les 20 ans (dont 95% dans les 15 premières années). L'aide promise est trop insignifiante pour résorber le déséquilibre qu'ils pourraient subir. C'est pourquoi ils vont à l'accord presque à marche forcée.

Quelle différence faites-vous entre la position d’Abdoulaye Wade hier et celle de Macky Sall aujourd’hui ?
Chacun a son propre style, ses propres ambitions et ses propres contraintes. Je ne saurais les comparer. J'avais été à la pointe du combat en 2007 pour avoir organisé avec quelques acteurs sénégalais et belges la fameuse marche de Bruxelles. Il est vrai que l'APE rejeté par Wade est très différent de celui accepté par Macky Sall. En 2007, l'Afrique de l'Ouest ne connaissait même pas la liste des produits à exclure de la libéralisation, le programme de l'APE pour le développement (PAPED) n'existait pas, et le Tarif extérieur commun (TEC) n'était encore qu'un projet. En 2014, la plupart de ces questions sont réglées. C'est pourquoi la comparaison ne serait pas pertinente sur le plan technique.

Macky Sall serait-il plus malléable ?
Je ne sais pas ce qui motive le Président Macky Sall. Je sais seulement que la position du Sénégal a fortement changé à partir d'octobre 2013, date à laquelle le Président sénégalais a été désigné par les Chefs d'Etat de la CEDEAO facilitateur de la négociation des  APE. Peut-être qu'il y a là matière à réflexion car la volonté de chercher un succès diplomatique peut quelquefois pousser des Etats à minimiser les enjeux économiques et stratégiques.

L’Europe menace d’appliquer des mesures de rétorsion en cas de blocage continu. En quoi consistent-elles ?
L'UE a fixé la date du 1er octobre 2014 comme date à laquelle elle retirerait les préférences à tous les pays qui ont signé des APE intérimaires mais qui ne les auront pas mis en œuvre à cette date. La Côte d'Ivoire et le Ghana sont de ceux-là. Ce délai unilatéralement fixé a mis une grande pression sur les négociateurs comme sur les leaders de l'Afrique de l'Ouest. Pris au piège, ils se sont retrouvés sans alternative pour sauver l'intégration. Manque de  clairvoyance et d'esprit d'anticipation ?

Y a-t-il des logiques politiques derrière ces accords ?
Il y a toujours des logiques politiques derrière un accord de cette nature. On sait  bien que le Président Alassane Ouattara a pesé de tout son poids pour l'obtention du compromis. On sait aussi que le Nigeria ne veut pas de l'APE, par réalisme, mais il a fini par l'accepter. On sait enfin que sans APE régional, l'intégration pourrait voler en éclat, et le coût serait terrible. L'UE ne souhaite probablement pas être la cause de la désintégration de l'Afrique de l'Ouest et des autres régions africaines. En décembre dernier, cinq pays importants de l'Union européenne avaient clairement demandé à la Commission européenne de tout faire pour parvenir à un accord régional avec tous en faisant preuve de plus de flexibilité.

Quelle position les pays africains doivent aujourd’hui dégager face à ces accords ?
Il appartient à chaque pays de prendre position.  Après la signature définitive, l'accord sera transmis aux assemblées nationales pour ratification. Il faudra poser dans chaque pays un vrai débat entre le gouvernement, l'assemblée nationale et les citoyens. Au Sénégal par exemple où l'APE avait atteint la dimension qu'on connaît, il est important d'écouter toutes les parties, y compris celles qui le rejettent maintenant. Le gouvernement ferait totalement fausse route s'il se cachait derrière des arguments du genre «c'est nous qui sommes élus» pour décider ce qui est bon pour le peuple. Il faudra démontrer aux Sénégalais en quoi l'APE correspond aux intérêts actuels et futurs du Sénégal. C'est seulement à ce prix que l'accord peut être accepté.

On sent un manque de leadership en Afrique pour contrecarrer l’offensive européenne contre les pays africains sur les APE.
Le problème du leadership est un réel défi en Afrique. Et ce n'est pas seulement dans les APE que le manque de vision stratégique se donne à voir. On ne signe pas un accord de libre échange lorsqu'on n'a même pas une politique commerciale. C'est une question de bon sens. L'UE a raison de défendre ses intérêts stratégiques pour les peuples d’Europe. C’est aux Africains de défendre les leurs. 

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